Coment le roy de Belle-Marine et de Maroc rassemblèrent grant peuple de Sarrasins et vindrent en Espaigne, et coment le roy Alphons d'Espaigne les desconfit de rechief, et y ot des Sarrasins mors trente mil hommes à cheval.
ANNÉE 1341 L'an de grâce mil trois cent quarante et un, le roy de Belle-Marine et de Maroc assemblèrent grant foison de Sarrasins et vindrent en la terre d'Espaigne, ayant grant volenté de vengier la mort de Picazo, fils du devant dit roy de Belle-Marine. Quant le roy Alphons d'Espaigne et le roy de Portugal l'entendirent, de rechief assemblèrent ost et revindrent à rencontre des Sarrasins, la nuit de la Toussains, l'an devant dit, et commença la bataille moult forte. Mais en la parfin, les Sarrasins se desconfirent, et en y ot bien de mors, de la partie des Sarrasins, trente mil ou environ à cheval, et des gens de pié jusques environ cinquante mil. Et s'en fut le roy de Maroc devant la mer; ilecques trouva une galie où il entra et ainsi s'en fut; et disoit-on que à peine il pourroit recouvrer sa perte[505].
L'an mil trois cent quarante et un, les trieves qui longuement avoient esté continuées entre le roy de France et les Flamens, de rechief furent continuées jusques à la feste monseigneur saint Jehan-Baptiste de l'an ensuivant. Mais, en celle espace de temps, les Flamens ne labourèrent autre chose fors que de eux très puissamment garnir contre le roy de France, tant en son royaume comme en autre lieu.
XXIX.
Coment le duc Jehan de Bretaigne mourut sans hoirs de son corps, pour quoy mut grant descort entre Charles de Blojs et le conte de Montfort, pour la duchié de Bretaigne.
En ce meisme an, un pou après Pasques[506], mourut Jehan, duc de Bretaigne; après la mort duquel grant controversie fu née entre Charles de Bloys, fils du conte de Bloys et neveu du roy de France, de par Marguerite sa seur[507], femme du devant dit conte de Bloys,—lequel Charles avoit espousé la fille Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né du devant dit duc Jehan;—et entre le conte de Montfort[508], frère d'iceluy duc Jehan, tiercement né. Car icelui Charles disoit que, par raison de coustume approuvée et courant par toute Bretaigne, sé aucun, tant noble comme non noble, trespassoit sans hoirs de son corps et eust frère, le premier né, après le mort, posséderoit l'héritage et la seigneurie; mais soit donné qu'il eust pluseurs frères, et encore soit donné que celui qui est secondement né mourut devant le premier né, toutesvoies sé celui secondement né avoit hoirs de son corps male ou femelle, icelui hoir, devant tous les autres frères après la mort du premier né, seroit héritier et joïroit de l'héritage.—Et pour ce, disoit icelui Charles de Bloys, neveu du roy, que, supposée la devant dite coustume, par la raison de sa femme jadis fille de messire Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né de monseigneur le duc de Bretaigne dernièrement mort, la seigneurie du duchié de Bretaigne luy devoit appartenir et luy estoit dévolue.
Jehan, conte de Montfort, affirmant le contraire, disoit que ceste coustume entre les non nobles couroit, toutesvoies entre les nobles et meismement entre princes elle n'avoit nul lieu. Pour laquelle chose la cause vint à l'audience du roy à la seigneurie duquel la souveraineté de l'ommage appartenoit. Et quant la cause fu menée en parlement, à la parfin, par pluseurs sages et expers, et meismement par aucuns évesques dudit pays, la devant dite coustume fu suffisamment prouvée, et fu dist, par arrest, que le roy devoit recevoir et envestir le devant dit Charles à l'ommage du duchié de Bretaigne. Quant le roy ot ce oï, si le fist tantost chevalier nouvel et le investit du dit duchié. Mais avant que ces choses se féissent, Jehan, le conte de Montfort, sentant justice agréable[509] au devant dit Charles, deffoui l'audience et à Nantes, une cité de Bretaigne très forte, se transporta; et en icelle cité s'appareilla de toutes ses forces à résister et obvier au dit Charles.
Quant le roy vit que le conte de Montfort alloit contre son jugié, si mist toute sa terre en sa main et si envoya son fils monseigneur Jehan, duc de Normendie, et son frère messire Charles d'Alencon, pour luy guerroier. Les quels, quant il furent entrés au duchié de Bretaigne, il asségièrent un très fort chastel qui est en une isle de Loyre, lequel est appelé Chastonciaux[510], et le reçurent abandon. Et après alèrent à la cité de Nantes; mais ceux de Nantes si regardèrent que ce ne seroit pas juste chose né seure de résister au roy et au royaume de France. Si se rendirent au duc de Normendie et au conte d'Alençon, et, avecques ce, il reçurent le conte de Montfort qui là estoit sur certaines convenances[511], si comme aucuns disoient; lequel, quant il l'orent reçeu, si le firent présenter an roy. Mais endementres que le roy le fist tenir à Paris au Louvre sus certaine garde, sa femme[512] qui seur estoit au conte de Flandres, et ses complices pour ce ne se désistèrent oncques de faire moult de maux par le duchié de Bretaigne.
Et ce meisme an, le neuviesme jour de décembre, il fu esclipse de souleil, luy estant au signe du Sagittaire, et dura par douze heures et plus.
Et en icest an, messire Henri de Léon, chevalier, homme grant et puissant au duchié de Bretaigne, lequel estoit adhérent à messire Charles de Bloys, comme il voulsist encliner à sa partie deux chevaliers lesquels estoient ses hommes liges; c'est assavoir Tanneguy du Chastel, chevalier, et messire Yves de Treziguidi, mès il ne pot; dont vint une dissencion entre eux; et avint que ledit messire Henri ne se garda pas si sagement comme il deust, et se héberga en un hostel, lequel n'estoit pas moult seur; si le sceurent les deux devant nommés qui estoient ses hommes liges; et s'en alèrent audit hostel, et rompirent les portes et pristrent par force ledit monseigneur Henri[513]. Et afin qu'il ne fust delégier délivré, il l'envoièrent Oultre-mer et le firent présenter au roy d'Angleterre.