XXIX.

Incident du fleuve de Saine.

ANNÉE 1280 Selon le temps de grace mil deux cens quatre vins, le fleuve de Saine issy hors de son chanel et espandi par tout le païs. Et vint à si grant ravine à Paris, qu'elle rompi la maistre arche de Grand pont et quassa et froissa des aultres jusques à six, et rompi de Petit pont la greigneur partie, et enclost Paris de toutes pars, si que nul ne pooit aler né venir fors que par navie.

L'an de grace mil deux cens quatre ving et un, monseigneur de Mont Pincien[72] en Brie, prestre et cardinal de Saincte-Cecile, fu sacré à apostole, et fu appellé Martin.

XXX.

Coment ceulx de Secile se retournèrent contre le roy Charles.

Celle année meisme, Pierre roy d'Arragon fu moult entalenté[73] des malices sa femme, et la crut de quanque elle disoit. Elle affermoit certainement et faisoit entendant à son baron qu'elle estoit hoir du royaume de Secile, et le tenoit pour trop failly, pour ce qu'il ne s'offroit à eux pour estre leur seigneur, comme ceux qui le requeroient chascun jour.

Quant le roy ot oï et sceu et escouté teles paroles, si envoia deux chevaliers pour veoir la contenance et la manière du pays; et furent moult bien receus et honnourés des plus haulx hommes de la contrée, et promistrent et jurèrent que il recevroient le roy comme leur seigneur. Quant les messages orent fournie leur besoigne, si s'en retournèrent et emmenèrent avec eux des plus haulx hommes et des plus renommés de Secile, pour mieux affermer et enteriner la besoigne. Si tost comme la chose fu affermée et asseurée d'une part et d'autre, ceux de Palerme et de Messines et des autres bonnes villes, signèrent[74] les huis des François par nuit; et quant ce vint au point du jour, qu'il porent environ eux veoir, si occirent tous ceux qu'il porent trouver, né n'en furent espargniés né vieulx né jeunes, que tous ne feussent mis à l'espée, néis les femmes enceintes des François furent toutes occises, que nulle n'en demoura.

Aucuns en y avoit qui, par grant félonnie, les aouvroient par les costés, et en sachoient les jeunes créatures et les jectoient contre les parois et en faisoient hors issir les entrailles. Le roy[75] appareilla sa navie et tant de gent comme il pot avoir pour aidier au roy de Secile, contre le roy Charles, sé mestier en feust; si envoia endementiers à l'apostole qu'il luy féist secours et aide, et que il luy octroiast les dismes de saincte églyse en son royaume; que son propos estoit d'aler oultre-mer sur les Sarrasins.

L'apostole qui jà se doubtoit de luy né ne savoit s'il disoit voir ou non, luy respondi que moult volontiers luy aideroit des biens de la crestienté et de saincte églyse, mais que il commençast la besoigne, et que il peust appercevoir la fin où il tendoit.