XLIV.
De l'ost de France qui fu à Arras sans rien faire.
Après ce que le bon conte Robert d'Artois fu mort, Phelippe-le-Biau roy de France, qui moult en estoit dolent, après la feste de l'Assumpcion Nostre-Dame, mère de nostre Seigneur, laquelle feste on appelle la mi-aoust, à la cité d'Arras assembla, pour aler contre les Flamens, si grant et si merveilleux ost qu'il peust estre nombré jusques à cent fois mille et quarante fois mille de gens armés chascun selon son pouvoir. Et comme si très bel et si grant ost eust cuidié de maintenant et de légier toutes Flandres et les Flamens destruire, je ne say par quel conseil des quiex, d'ilec jusques à deux lieues seulement avec grant et merveilleux ost, nostre roy Phelippe fist tendre ses tentes, et fu veu tout le mois de septembre despendre et dégaster. Et comme il eust les anemis Flamens assez près de ses ieux par l'espace de tant de temps, qui leur tentes y avoient fichiées, et si estoient logiés au plus près, ne laissa oncques à faire à eux un assaut né aucune ville de ses anemis ne laissa oncques né ne souffri à assaillir. Mais de maintenant donna congié de départir à icest noble ost qui légièrement peust sousmettre tout le monde sé il fust noblement et à droit gouverné, et s'en revint sans riens faire et inglorieux en France arrière. Laquelle chose fu honte aux chevaliers et les esmut en pluseurs escharnissemens et meismement les anemis de la gent au roy de France à moquier eux. Duquel ost le département cognoissans les Flamens adversaires, de maintenant à eux les villes prochaines et les garnisons de la conté d'Artois embrasèrent et ardirent en feu; toutes voies dient aucuns que par la décevance et tricherie Edouart le roy d'Angleterre qui la partie des Flamens nourissoit, le roy de France avoit esté déceu, si s'en départi ainsi; car devant avoit faint ce gourpil[180] par tricherie Angloisienne luy avoir très grant doleur dedens son cuer, estre malade et enfirme pour ce qu'il avoit entendu, si comme il disoit, son serourge et ami, le roy de France, estoit à estre baillié et livré de sa gent meisme ès mains de ses anemis, s'il avenoit qu'il eust bataille contre eux; laquelle chose comme il le racontast ainsi comme à conseil à sa femme, comme cil qui bien savoit que tantost elle le manderoit à son frère: lors icelle qui cuidoit celle chose estre vrai, tantost le manda à son frère le roy de France. Et ainsi, pour celle chose, se départi le roy avec le merveilleux et innombrable ost qu'il avoit assemblé[181]. Mais toutes voies, ainsois que le roy s'esmeut né départist, il envesti et saisi le conte de Bourgoigne Othelin de la seigneurie de la conté d'Artois, pour raison de Maheut sa femme, fille seule du noble conte d'Artois Robert, occis des Flamens de Bruges: sauf le droit que en ice requéroient les fils et les enfans Phelippe frère de celle Maheut, qui par devant estoit mort. Et ensement, le roy de France laissa pluseurs sergens et chevaliers par divers lieux, bien ordenés et appareillés à bataille, qui les efforcemens des Flamens et leur décours en la terre d'Artois constrainsissent et débatissent. Et adecertes iceux, après ce, souventes fois à leur anemis orent assaut, et moult repristrent et restraindrent leur efforcemens: tant que en la veille de saint Nicolas d'yver, de ceux de Bruges huit cens et plus, vers Ayre, en une bataille en occistrent.
XLV.
De l'accort entre le roy de Secile et Fedric l'occupeur de Secile.
Et en ce temps ensement, Charles conte de Valois, frère de Phelippe roy de France, qui en Secile un chastel qui est appellé Termes avoit occupé sur les anemis du royaume de Secile, tout le temps d'esté par la terre de Secile à batailles ordenées çà et là aloit, mais nulle ame n'encontra qui encontre luy courust pour batailler. Et adecertes les Seciliens se tenoient ès chastiaux et ès cités, (né ne vouloit Fedric l'occupeur de Secile, ou par aventure n'estoit tant hardi envers le conte Charles, lequel estoit né de son sanc, procréé et descendu, tant faire que il se osast contre lui à bataille issir. Mais à la parfin furent trièves données, et vint icel Fedric à son parlement souplement et humblement, les choses qui sont de paix requerant.) Et lors messire Charles qui, si comme l'en dit, avoit jà oï nouvelles de ses amis occis en Flandres (et que par un pou avoit perdu tous ses chevaux par maladie, si ot compassion du royaume de France et de son frère le roy Phelippe;) adonc, par le conseil de sa gent, entre Fedric et les Seciliens fist et ordena la pais en telle manière qui s'en suit, c'est à savoir: cestui Fedric toute l'île de Secile, toute sa vie, paisiblement et à repos, sans nom royal, tendroit et poursuivroit; et tout ce qui estoit en Calabre et en la terre de Puille, que luy ou son frère le roy d'Arragon jadis avoit acquis, tout au roy de Secile laisseroit; noientmoins que les chaitis, qui de lonc temps ou de petit estoient en prison, seroient délivrés sans nulle riens donner, et délaissiées toutes rancunes et injures d'une part et d'autre. Adecertes avec ces choses, de leur consentement et accort, celui Fedric devoit prendre à femme la fille au roy de Secile qui avoit nom Alienor. Et selon leur povoir estoient tenus Charles conte d'Anjou et Robert duc de Calabre, fils le roy de Secile qui lors y estoit présent avec Charles, labourer loyaument envers le roy d'Arragon et le conte de Braine, que le droit du royaume de Sardaigne, ensement le droit au conte de Braine, ou le droit du royaume de Chypre qui à iceux, si comme l'en dit, apartenoit, donroient et délaisseraient du tout en tout à Fedric, c'est assavoir les royaumes dessus nommés ou l'équipollent: cest otroiement dessus ces choses le pape approuvant. Et sé celle chose ne povoient faire, si seroient tenus iceux Charles et Robert, selon leur povoir, un autre royaume à Fedric acquerre, à un d'iceux royaumes dessus nommés équipollent; et sé ensement ne povoient ces choses acomplir, Charles le roy de Secile seroit tenu à cent mille onces d'or donner après la mort de Fedric en amende de sa rente, pour les enfans procréés de sa fille Aliénor; et ainsi à la parfin la terre de Secile à luy paisiblement revendroit. Et lors de la pais et les autres choses loyaument garder, tant les barons de Secile comme Fedric et les maistres du Temple sur les sains évangiles jurèrent. Et, ainsi ce fait, si les fist Charles, conte de Valois, par son chapelain assoudre, à qui le pape avoit commis s'auctorité: et puis, ce fait, icelui Charles, conte de Valois, repairant de Secile vint à Rome, et au pape et aux cardinaux raconta tout ce qu'il avoit fait, et s'en retourna en France environ la purificacion de la benoicte vierge Marie que l'en dist la Chandeleur. (Mais à celle manière de pais d'entre Charles et Fedric dient aucuns le pape Boniface avoir donné petit ottroiement né assentement.)
XLVI.
Du cardinal le Moine qui vint en France en message.
Et adecertes en cest an ensement, les prélas du royaume de France, delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non comparons né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape, de Rome Jehan le Moine, prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina, qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa volenté et son plaisir.
Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion, usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs affermoient, que se la paix du roy de France et du roy d'Angleterre estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. (Car l'en dit luy avoir fait pendre les bourgois à leur portes.)