En cest an, quant Hue le conte de la Marche fu mort, Phelippe le roy de France par son don reçut la cité d'Angoulesme avec la conté[196]. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau, roy de France, tout le temps d'iver visita la terre d'Aquitaine et les provinces de Thoulouse et d'Albigois, et avironna le païs jusques à tant qu'il venist aux contrées des Narbonnois; et les courages de moult de gens tant du menu peuple comme des nobles et des barons, qui jà estoient esmeus par le conseil des mauvais, et a par un pou vouloient le roy deffier, referma en la grace de s'amour. Et pour ce que il se monstra à tous libéral, large, favorable et benigne, fu-il de eux grandement et honorablement receu, et de moult de grans dons, se il les voulsist avoir receus, rémuneré; et attrait à luy merveilleusement les cuers de tous. Et adecertes en pou de temps en amour furent envers luy trestous attrais, si que il luy promistrent loyaument en effect luy faire aide de toute leur vertu à leur propres despens contre tous les adversaires du royaume de France et meismement contre les Flamens, les quiels le roy proposoit au temps d'esté ensuivant de rechief guerroier. Et après ce que le roy fust venu à la noble cité de Thoulouse, envers aucuns frères de l'ordre des Prescheurs qui ilec estoient envoiés pour encerchier les hérites, s'éleva et esmut une complainte détestable et diffamable: car, si comme l'en disoit moult, les devant dis frères, tant nobles comme non nobles accusoient de hérésie sans cause, et les faisoient, par les seneschaux et baillis le roy ou par leur sergens, par paines en prison detenir, dont moult de fois avenoit que ceux qui donnoient pécune aux frères s'en eschapoient tantost sans estre mal mis. Des quielles félonnies faites, jasoit ce que le roy par devant ce en eust cogneu, par un noble homme appellé le Vidame de Piquegni, chevalier sage et loyal et très gentil lequel en l'an devant passé avoit ilec envoié, la vengeance à dissimulacion proloigna, jusques à tant que de plus sage et de plus sain conseil fust après ce informé. Et pour ce que le dit chevalier aucuns de prison sans la volenté des frères délivra, comme il usast de l'auctorité et légacion royal en ces parties, ces frères, en ce point non reposans[197], dénoncièrent le dit chevalier par toute la terre publiquement, et manifestement pour escommenié. Encontre la sentence des quiels, cil chevalier feit appel, et lors, la besoigne de son appel maintenant jusques à Rome ensuivi. En la persécucion d'icelle besoigne comme moult entendist, près de Perreuse où lors la court de Rome estoit fu mort[198]. Et ceste besoigne fu puis menée devant le pape Benedic, et fu trouvé que les dis frères enquisiteurs des bougres et herites, estoient faussement encusés de la procuracion des dis bougres, et fu trouvé que le dit Vidame de Piquegni, en donnant faveur aux dis bougres contre droit et contre les ordenances de l'églyse de Rome, avoit brisié les prisons et délivré pluseurs bougres, pour quoy il fu dénoncié pour escommenié par le commandement du pape.
LIV.
De la bataille du convers et du diable.
[199]En cest an meisme, le samedi devant Noël, un convers du val de Sarnay, de l'ordre de Cistiaux, lequiel avoit nom Adam et estoit gouverneur d'une granche qui est appellée Croches assez près de Chevreuse; le quiel Adam se leva devant le jour, le devant dit samedi, nonobstant qu'ilcuidast vraiement qu'il fust jour, et commença à chevauchier et estoit avec luy un varlet à pié. Et quant il ot un pou chevauchié, il vit le diable visiblement en quatre ou cinq formes, assez loing de la dite granche. Et ainsi comme il chevauchoit en disant ses oroisons acoustumées en lieu de matines et de heures, il vit devant soy ainsi comme un grant arbre au chemin par le quiel il aloit; et luy sembloit que le dit arbre venoit bien hastivement à l'encontre de luy. Adonc commença son cheval à frémir et estre ainsi comme demi forsené, par telle manière que à paine le povoit-il mener droite voie: et d'autre part son varlet commença à frémir et à héricier, et avoit très grant horreur, en telle manière que à paine se povoit-il soustenir sur ses piés né après son maistre aler. Si commença le dit arbre à approuchier du dit convers, et, quant il fu un pou près de luy, il luy sembla qu'il estoit brun et ainsi comme couvert de gelée blanche. Comme il le regardoit, il va cheoir emprès luy en telle manière que oncques ne toucha à luy: mais très grant puantise et corrupcion du dit arbre issi. Lors aperçut le dit convers que ce estoit le diable qui luy vouloit nuire; adonc commença à appeller la benoicte vierge Marie le plus dévotement qu'il pot. Si avint, assez tost après qu'il se fust recommendé à Nostre-Dame, qu'il commença à chevauchier moult lentement comme homme espoventé; si vit de rechief le diable qui chevauchoit après luy à son destre costé, et estoit environ deux piés près du dit convers en forme de homme, et ne parla oncques à luy. Adonc ledit convers prit en soy hardiesce, et parla au diable et dist en celle manière: «Meschant, coment es-tu si hardi de moy faire assaut en ceste heure, que mes frères chantent matines et loenges[200], et prient, pour moy et pour les autres frères qui ne sont pas présens, Dieu et la benoicte vierge Marie, à la quielle ceste benoicte journée de samedi est appropriée? Dépars toi, car nulle partie n'as en moy, pour ce que à la Vierge sergent me suis voué.» Lors le diable en pou d'espace se désapparu. Tiercement luy apparu le diable en forme d'un homme de très grant estature, mais il avoit le col gresle et menu, et estoit emprès luy: et lors le convers qui moult se courrouça de ce qu'il luy faisoit tant de molestes et empeschemens, prist un petit glaive qu'il portoit, et le commença à férir forment; mais son cop fu aussi vain comme s'il eust féru un drapel pendu en l'air. De rechief et quartement apparu le diable au dit frère Adam, en habit d'un homme noir né trop grant né trop petit, ainsi comme sé ce fust un moine noir, ses ieux gros et resplandissans ainsi comme deux chauderons de cuivre nouvellement esclaircis, ou nouvellement dorés: adonques le dit convers qui jà estoit moult lassé et troublé de l'ennui que le diable luy faisoit, si se pensa qu'il le ferroit en l'un de ses ieux; adonc il esma[201] son cop pour le férir; mais le chaperon luy chéi devant ses ieux, si perdi son cop.
De rechief luy apparu le diable en forme d'une diverse beste et avoit les oreilles larges comme un asne. Adont dit le varlet du convers à son maistre: «Sire, j'ai oï dire que qui feroit un grant cercle, et mettroit au milieu et tout environ le signe de la croix, le diable n'i oseroit approchier. Ce meschant ci vous fait trop de moleste: si vous conseille que vous faciez ce que je vous dis.» Adonc le convers prist son petit glaive qu'il portoit à son costé, au quiel glaive avoit un fer taillant de deux costés et fist un cercle, et fist au milieu et en tour le dit cercle le signe de la croix; et dedens le dit cercle fist entrer son cheval et son varlet, et se mist le dit convers à pié encontre le diable, et luy commença à dire moult de laides parolles et de reproches, et en la fin il luy cracha au visage. Lors le diable mua ses grans oreilles en cornes, et sembloit que ce fust un asne cornu. Quant le convers ot ce apperceu, si luy voult coper une de ses cornes et le féri, mais son cop rebondi ainsi comme s'il eust féru contre une pierre de marbre, et ne luy fist nul mal. Lors le varlet du convers dit à son maistre: «Sire, faites en vous le signe de la croix.» Et adonc se signa ledit convers, et tantost le diable en semblance d'un gros tonniau roullant, vers une ville qui estoit appellée Mollières[202] qui assez près estoit d'ilec, s'en ala; et ne le vit plus le dit convers. Lors se prist le dit convers à cheminer, car il estoit jà jour cler, et s'en vint à son abbé au mieux qu'il pot, le quiel estoit à l'une des granches avecques autres abbés de leur ordre; et là estoit mandé le dit convers de son abbé pour disner avec luy. Et là vint le dit convers assez matin, et leur conta l'aventure qui leur estoit avenue. Si raconte cestui qui fist ceste cronique et qui fu présent quant le dit convers fist foy et serement devant les abbés de son ordre, que ce qui par avant est escript luy estoit avenu en la forme et manière que il le dénonçoit. Et si tesmoigne ceslui qui fist ceste cronique qu'il scet bien le lieu et qu'il vit le cheval qui par avant estoit paisible et débonnaire, et depuis il estoit ainsi comme tout impétueux et demi forsené. Toutes les quielles choses furent confessées et tesmoigniées par le serement du dit varlet qui estoit avec le dit convers quant ces choses luy avindrent. Et fallut que le dit commis fust despouillié de la robe qu'il avoit vestue, tant puoit, et qu'il fust revestu de l'une des robes aux autres frères[203].
Et en ce meisme an, Guillaume le fils au conte de Haynaut et Gui évesque de Trajette[204], son aïeul[205], furent desconfis des Flamens; les quiels avoient occupé une grande partie de Gerlande: et fu le dit évesque pris, et le dit Guillaume se sauva en un chastel.
LV.
Du conte de Flandres et de son fils qui furent menés en Flandres.
ANNÉE 1304 Et en cest an ensement, Gui le conte de Flandres et Guillaume son fils des lieux où il estoient en garde furent délivrés et furent envoiés en Flandres pour le peuple apaisier; mais il ne le pot estre fait. Et pour ce que tousjours en la haine des François montoit le fol orgueil des Flamens, s'en revindrent arrière aux lieux de leur garde le devant dit Gui et son fils sans riens faire. Et en cest an ensement, environ la purification de la benoicte vierge Marie, la fille Gui conte de Flandres, qui à Paris estoit tenue noblement en garde, mourut.
En cest an ensement, Regnaut Giffart abbé de Saint-Denis en France, en la veille de la saint Grégoire[206] mourut: après lequel le prieur d'icelui lieu de la nacion de Pontoise fu abbé.