Et en ce meisme an, une grande dissencion mut entre deux nobles hommes de Bourgoigne, c'est assavoir Erart de Saint-Verain et Oudart de Montagu: adonc en la conté de Nevers, le jour de la feste monseigneur saint Denis, furent assemblés avec le dit Erart, le conte de Cherebourc[235], messire Dreue de Mello, messire Miles de Noyers et pluseurs autres nobles avec eux; et de la partie du dit Oudart fu le dalphin d'Auvergne, messire Beraut de Marcueil, fils du conte de Bouloigne[236], avec pluseurs autres, et les trois frères qui communément de Vienne sont appellés. Entre les quielles parties ot moult aigre bataille, mais elle fu tantost finée: et ot le dit Erart la victoire, et se rendi le dit Beraut au conte de Chierebourc pris avec aucuns autres. Et après, le roy de France fist prendre le dit Erart, et pluseurs autres avec luy, et mettre en diverses prisons.

Et en cest an, Aubert roy des Romains mourut et fu tué de un sien neveu, si comme l'en dist: et après luy fu roy Henri conte de Lucembourt.

Et en ce meisme an mourut la femme[237] Jehan de Namur, environ la purificacion Nostre-Dame, la quielle il avoit espousée l'an précédent; et l'an ensuivant il espousa la fille madame Blanche de Bretaigne.

Et en cest an, la grant indulgence que le pape avoit donnée l'an passé au temps qu'il estoit à Poitiers à tous ceux qui donroient de leur avoir à ceux qui aloient Oultre-mer pour la subside de la Terre saincte, fu publiée par le royaume de France; de laquielle recepte avoit esté establi receveur le maistre de l'Ospital d'Outre-mer. Si fu ainsi ordené: que à bien près par toutes les églyses, il y auroit un tronc, ou un certain lieu auquiel chascune personne metroit du sien, selon sa dévocion; et dura ceste chose par cinq ans ou environ autant que le pardon dura.

L'an de grace ensuivant mil trois cent et neuf, environ la Pentocouste, le fils du roy d'Arragon se combati encontre le roy de Garnate[238], le quiel estoit Sarrasin; et ot le dit fils d'Arragon glorieuse victoire, et mist à mort une très grant quantité de Sarrasins.

En ce meisme an, environ la fin de juillet fu l'eslection de Henri de Lucembourc du pape et des cardinals approuvée: et luy fu ottroié sa consécration et la couronne de l'empire, la quielle il dut prendre, à certain temps que le pape luy mist, en l'églyse Saint-Pierre en la cité, où il luy plairoit[239]. Quant le dit messire Henri ot ainsi esté esleu, et qu'il ot eu congié et auctorité du pape, si comme dit est, si vindrent à luy le conte de Flandres Robert, et le conte Jehan de Namur qui estoient ses cousins germains, et le conte Guillaume de Haynaut, son cousin germain qui nouvellement avoit pris à femme la fille messire Charles de France, et la greigneur partie des haus barons d'Alemaigne. Et avoit jà commencié ledit messire Henri sa quarantaine à Ais: et quant il ot parfait sa quarantaine, si le menèrent les barons en la chapelle d'Ais et ilec le couronnèrent à roy d'Alemaigne. Quant le vaillant roy de Lucembourc ot porté couronne à Ais en la Chapelle, le conte de Flandres et le conte de Haynaut pristrent congié à luy, en luy offrant leur services, et depuis fist le roy son appareil moult grant pour aler à Rome. Si avint, une pièce de temps après qu'il ot son arroy assemblé, que il fist assembler grant foison de chevaliers lesquiels il mena avec luy, et passèrent Alemaigne; et puis entra le dit roy en la duchié de Quarentaine[240], et là luy fu offerte toute obéissance, et puis passa les mons et entra en Lombardie. Tantost ceux de Pade se rendirent à luy, et ilec séjourna et attendi ses gens. Mais tantost que ceux de Milan le sorent, il y envoièrent leur ambassadeurs en luy présentant la ville de Milan du tout à son commandement; les quiels il reçut moult benignement à sa grace. Puis se départirent de luy, et leur donna grans dons, et leur commanda que il déissent à ceux de Milan que briefment les iroit veoir pour estre couronné. Après un peu de tems assembla son ost, et fist messire Gui de Namur son mareschal, et envoia ses messages devant pour faire son arroy à Milan. Quant ceux de Milan sorent sa venue, si issirent tous à pié et à cheval contre luy, et à grant joie le menèrent à la souveraine églyse, et le couronnèrent à roy de Lombardie, et l'appellèrent Auguste. Puis après se départi de Milan à tout son ost et ala asségier la cité de Cremoigne, et tant y fist que elle luy fu rendue. Après ala asségier la cité de Bresse qui moult estoit fort, et ilec fust une grant pièce de temps, et y fist-on maint grant assaut. Et à ce siège vindrent à luy ceux de Pise, à tout leur povoir en son aide; et en la parfin ceux de Bresse firent traitié à luy. Et à ce traitié mourut le conte Gui de Namur qui estoit son mareschal, pourquoy l'empereur fu si destorbé qu'il ne les voult onques recevoir à merci. Quant ceux de la ville virent que autrement ne povoit estre, si se rendirent tout à sa volenté, et luy apportèrent les clefs de la ville. Mais oncques l'empereur ne voult entrer par porte en la cité, né teurdre[241] son chemin pour aler à son palais; ains fist emplir le fossé qui devant son tref estoit et despecier le mur à l'encontre; et puis fist abatre toutes les maisons qui en sa voie estoient jusques à son palais, et ainsi entra en la ville de Bresse. Quant il ot ilec séjourné une pièce de temps, si prist hostages de eux et les envoia à Pise; et prist conseil avec les Guibelins d'aler conquerre la cité de Rome: et avoit tant fait au pape Climent qu'il luy avoit envoié un légat à Bouloigne-la-crasse; et d'ilec se trait vers Rome, et mena le légat avec luy; et en sa voie conquist moult de cités et de villes et de chastiaux.

Et en ce meisme an le pape Climent fist publiquement affichier en son palais à Avignon une intimacion en la quielle il estoit contenu que généralement il intimoit à tous ceux qui vouldroient procéder en fait d'appellacion contre le pape Boniface, tant pour luy comme contre luy par quelque manière, qu'il fussent pourveus dedens le dimenche que l'en chante oculi mei, et devant le pape se présentassent, ou autrement sur ce d'ore en avant il n'i seroient receus; mais dès ore en avant il leur dénioit toute audience et leur imposoit silence quant en ceste partie. Entre les quiels Guillaume de Nogaret chevalier devant dit, et Guillaume du Plessier chevalier avec lui, s'apparut à l'ajourner par le pape assigné, accompagnié de moult puissant compaignie; lequel renouvela tant l'appellation contre le pape comme les cas de crime, les quiels par avant avoient été proposés contre le dit pape Boniface, et se offri à les prouver; et requist à grant instance que les os du dit pape fussent desterrés tant comme hérite et qu'il fussent ars. Mais la partie adverse, tant d'aucuns cardinals comme d'autres deffendans la partie du pape, s'opposa appertement tant environ la sustance du fait comme contre la personne du dit Guillaume proposant moult de enormités. Adonc fu mise ceste besoigne en suspens jusques à tant que l'en eust plus plaine délibéracion. Et en ce meisme an, en la tierce kalende de novembre, il vint un vent soudain, le quiel dura par une heure et plus, et trébucha moult d'arbres et de édifices, et meismement le clochier de Saint-Maclou de Pontoise, et les grans arches de pierre qui sont environ le chevez de l'églyse monseigneur Saint-Denis, jasoit ce que il ne chéirent pas, si les vit-l'en en telle manière chanceler que l'en cuidoit qu'il déussent chéoir à terre.

Et en cest an, le derrenier jour de janvier, après midi, fu veue l'éclipse de soleil par une heure et vingt-quatre minutes, et est assavoir que le centre de la lune fu emprès le centre du soleil; et dura la dite éclipse par deux heures naturelles et plus; et estoit la couleur de l'air ainsi comme la couleur de saffran: et la cause estoit, selon les astronomiens, car[242] Jupiter, au point de l'éclipse, avoit la seigneurie entre les cinq planètes.

En ce meisme an fu vue très griève et aspre dissencion entre le roy d'Angleterre et ses barons, pour l'occasion d'un chevalier qui estoit appellé Pierre de Gavastonne, le quiel Pierre avoit pieça esté bani du royaume d'Angleterre, si comme l'en disoit: mais le roy l'avoit pris en si grant amour qu'il luy avoit donné la conté de Lincolne à droit héritage. Et à la suggestion du dit Pierre s'efforçoit le roy de faire moult de nouvelletés contre la volenté de tous et contre la coustume du pays et au préjudice du royaume. Si avint tant que pour l'occasion des choses devant dites, comme pour sa simplesce et fatuité, qu'il le pristrent en telle haine non pas seulement pour le guerroier, mais le priver de l'administracion du royaume, se ce n'eust esté pour l'amour du roy de France duquiel il avoit espousé la fille; et aussi pour l'amour de la royne la quielle estoit moult amée des barons et des nobles du pays.

Et en cest an, les Hospitaliers avec grant compaignie de crestiens passèrent en l'isle de Rodes de la quielle les crestiens avoient esté enchaciés par les Sarrasins: en la quielle isle il se portèrent à leur très grant loenge, et y firent moult de bons fais contre les Sarrasins.