VI.
De la muette des pastouriaux.
ANNÉE 1320 En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur bestes; et sans prendre congié à père né à mère, s'ajoustoient aux autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures, et sé aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu plus fait[321]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les villes les laissoient aler, puis que Paris n'i avoit mis nul conseil; et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les Juis qu'il trouvoient il occioient sans merci; né les baillis ne les povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les pastouriaux les assaillirent et ceux se deffendirent à pierre et à fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les Juis virent que il ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli celle folle assemblée.
Et en cest an ensement, l'en mist sus au conte de Nevers qu'il vouloit empoisonner son père; et Ferri de Piquegni envoia au père un garçon qui luy pria, tout en plourant, que il luy pardonnast le mesfait. «Sire,» dit-il, «vostre fils de Nevers me commanda que je féisse ce que frère Gautier son confesseur me diroit; et il me bailla poisons, et commanda que je les vous donasse, mais je ne l'ai pas fait.» Cil frère fu pris, et mis en prison et gehenné, et il ne recognut riens; il firent mettre aguet au conte de Nevers, et fu pris et mis en un chastel qui est en la marche d'Alemaigne, et fu gardé du seigneur de Fiennes et de Ferri de Piquegni, et du seigneur de Renty, par le commandement son père et de Robert son frère, à qui le père vouloit donner la conté de Los qui estoit en l'empire. (Mais le commun de Flandres ne s'i voult acorder, car c'estoit une noble porcion de la conté, né il ne vouloient que le dit Robert se méist si avant.) Quant le roy Phelippe sot que le conte de Nevers estoit en prison, si envoia au conte sollempnels messages, qu'il le féist délivrer; lequiel dist qu'il appelleroit ses barons, et feroit droit de ce que il luy conseilleroient. Et ainsi n'en fu plus fait, car ceux qui le tenoient ne le vouloient point délivrer sé il ne leur pardonnoit du tout sa prison, en telle manière que par luy né par autre dommage ne leur en vendroit; mais à ce promettre ne se voult le conte de Nevers acorder de trop lonc tems; à la parfin il s'i acorda, mais à l'acorder il y mistrent si griex condicions, que se il ne s'i accordast il fust déshérité: car entre les autres il y en avoit une qu'il n'entreroit en Flandres tant comme son père vivroit, et ainsi son père mort et luy absent, Robert son frère se mettroit en possession de la conté.
Et en ce meisme temps, comme Henri dit Caperel, né de Picardie et prevost de Paris, détenist un riche homme homicide et coupable de mort au chastelet de Paris, et le jour aprochast que l'en le devoit pendre pour ses démérites, le dit prévost fist prendre un povre homme qui estoit en prison en chastelet, et luy imposa le nom du riche et le fist pendre au commun gibet, et laissa aler le riche homicide sous le non du povre innocent. Duquiel fait le dit prévost fu convaincu par ceux qui à l'enqueste faire furent députés, si comme l'en dist: et avec ce crime y en ot-il pluseurs autres, pour quoi fu par les députés du roy à enquérir des fais jugié à estre pendu; non obstant que pluseurs de ses favorables déissent que on le faisoit mourir par envie.
Et en cest an, Mahieu capitaine de Milan, quant il sot la nécessité des Guibelins qui luy avoient requis aide, comme devant est dit, si leur envoia Galeace son fils. Quant Phelippe de Valois sot sa venue, si fist savoir de luy par message s'il avoit intention de combatre à luy et aux siens; adonc respondi Galeace que ce n'estoit pas son intencion de soi combatre contre aucun de la maison de France, mais tant seulement secourre sa terre et deffendre ses amis qui estoient en péril. Lors luy respondi Phelippe de Valois: «Sé vous entendez aux Guibelins porter vitaille, mon intencion est de y contrester au mieux que je pourrai.» Ceste response fu dite afin que Galeace se déportast de eux porter vivres. Si respondi Galeace: «Je porterai vivres aux Guibelins qui sont enclos; et sé aucuns me veulent combatre je me deffendrai.» Adoncques Phelippe se départi du siège, et se esloigna environ d'une lieue en une place qui luy sembla estre convenable pour combatre. Auquiel lieu vint Galeace, et avoit devisé son ost en trois parties; et estoit chacune partie de son ost greigneur la moitié que la compaignie Phelippe de Valois, si comme l'en dit. Si assemblèrent, et passèrent le dit Phelippe et les siens toute la première partie de l'ost Galeace: quant Phelippe de Valois vint à la seconde, si se doubta qu'il ne fust enclos, si pristrent trièves les uns aux autres, car il avoit pou de vivres par devers le dit Phelippe de Valois; et ainsi s'en retourna sans plus riens faire.
VII.
De la condampnacion des mesiaux[322].
ANNÉE 1321 En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et concilier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire; et luy avoit promis que sé il povoit les autres mesiaux amener à ce faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquelles il ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et puis, tout ce on sechoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en sachiets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.
Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit meselerie au monde fors que deux en Angleterre dont aucuns n'i fust en l'un[323], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.