En l'yver ensuivant, les frois furent si grans que Saine gela en brief temps deux fois, et si fort que les hommes et toutes manières de gens aloient par dessus; et rouloit-on les tonniaux de vins par-dessus la glace, tant estoit forte; et que la glace fust forte on le pot bien appercevoir au dégeler, car quant la glace se dessevra et fendi, elle rompi en son descendre les deux pons de fust qui sont sur Saine à Paris: avec ce que yver gela fort; si fu-il plain de noif et neigea grandement, si durèrent les noifs jusques à Pasques, avant que fussent toutes remises né fondues.

Au mois de décembre, accoucha malade griefment messire Charles, conte de Valois; si fu la maladie si griève, qu'il perdi la moitié de luy[373]; et cuidièrent pluseurs que, en celle maladie, il feist conscience de la mort Enguerran de Marigny lequel fu pendu, si comme aucunes gens dient, à son pourchas, par ce qu'on apperceust après. Quant sa maladie engregea, il fist donner une aumosne parmi la ville de Paris, et disoient ceulx qui donnoient l'aumosne aux personnes: «Priez pour messire Enguerran de Marigny, et pour messire Charles de Valois!» Et pour ce qu'il nommoient avant le nom de messire Enguerran que de messire Charles, pluseurs jugèrent que de la mort messire Enguerran il faisoit conscience. Lequel, après longue maladie, mouru au Perche[374], qui est en le dyocèse de Chartres, le dixiesme jour devant Nouel; et fu son corps enterré à Paris aux Frères Prescheurs, et son cuer aux Frères Meneurs.

En cest an, pluseurs personnes de diverses parties du monde qui avoient oï dire et entendu que messire Loys, conte de Clermont (qui puis fu appellé duc de Bourbon), devoit aler, à Pasques prochaines venant, au saint sepulcre et visiter la Sainte Terre, encouragiés et meus de dévocion, désirant d'aler Oultre-mer visiter le saint sépulcre et aorer avec luy, vendirent leur héritages et tout ce de quoy il povoient faire argent, et vindrent à Paris, tous près pour partir la sepmaine peneuse. Et messire Loys regarda qu'il n'estoit pas encore prest pour parfaire son passage, si fist preschier le jour du saint vendredi aouré en plain palais, qu'il n'entendoit pas à faire ce voyage né passer la mer en celle année; mais l'année prouchaine venissent à Lyon sus le Rosne, et ilec leur seroit dit le port où les pélerins devroient apliquier. Lesquelles parolles oïes, pluseurs furent escandalisiés et pluseurs s'en moquèrent. Et ainsi furent défraudés de leur entente ceulx qui avoient vendus leur héritages et autres biens, et s'en retournèrent en leurs contrées dolens et courrouciés.

XIII.

Coment la royne Jehanne, fille le noble prince Loys jadis conte d'Evreux, fu coronée à Paris en la chapelle du palais; et coment Ysabel, la royne d'Angleterre, prist congié à son frère, et s'en ala vers Angleterre.

ANNÉE 1326 L'an de grace mil trois cent vint-six, la royne de France Jehanne, fille de messire Loys jadis conte de Evreux, à grani appareil et moult somptueux fu coronnée à Paris en la chapelle le roy au palais.

En ce meisme an, la royne d'Angleterre Ysabel, suer du roy de France, qui se doubta, sé elle demouroit plus en France, que elle n'encourust la malivolence et l'indignacion du roy d'Angleterre, son seigneur, prist congié à son frère le roy de France et s'en ala vers Angleterre. Quant elle se fu partie de Paris, elle chemina tant que elle vint en la conté de Ponthieu, et ilec attendi nouvelles de son seigneur, et s'ordena à y demeurer une pièce.

En celle saison, vindrent nouvelles au roy de France que le roy d'Angleterre avoit fait commandement par tout son royaume, qu'on méist à mort tous les François qui estoient en Angleterre, et qu'il avoit pris à soy et confisquié tous leur biens; pour laquelle chose le roy de France moult esmeu commanda que tous les Anglois qui estoient en son royaume fussent pris et leur biens aussi; laquelle chose fu faite en un jour et en une heure, c'est à savoir l'endemain de la Nostre-Dame en mie-aoust. Si furent moult esbahis les Anglois, et ne fu pas merveille: car il se doubtoient que ainsi comme il avoient esté pris en un jour, qu'il ne fussent aussi en un jour tous mis à mort; mais Dieu qui scet les choses mal ordenées ordener en miex, ordena tout autrement: car le roy fu infourmé véritablement que tout ce qu'on luy avoit donné entendant estoit faux, c'est à savoir que les François eussent esté pris né mis à mort en Angleterre; et pour ce fist le roy de France tantost délivrer et mettre hors de prison tous les Anglois, mais de ceux qui estoient riches leur biens furent confisquiés. Duquel fait tous les preudeshommes du royaume de France furent courrouciés et troublés et escandalisés: car au roy et en ses conseilliers apparut clerement la mauvaise tache et l'ort vil péchié d'avarice et de convoitise: dont pluseurs disoient et avoient, ce sembloit, cause[375], que les Anglois avoient été plus pris pour prendre leurs eschoites que pour vengier l'injure et la vilennie du royaume.

La royne d'Angleterre, qui avoit séjourné une espace de temps dans la conté de Ponthieu, se pensoit coment elle peust bonnement passer en Angleterre sans dommage et péril que elle y eust eu, né son fils né sa gent aussi; car le roy d'Angleterre, par mauvais conseil, espéciamment par messire Hue le Despensier, estoit trop mal meu contre elle; si avoit mandé le roy par tous les pors d'Angleterre que sé elle y arrivoit, que elle fust prise comme celle qui avoit pechié au crime de lèse-magesté; et pour ce, la royne, sachant la volenté du roy, son seigneur, prist en sa compagnie messire Jehan de Haynau, noble chevalier et puissant en armes, qui avoit trois cens hommes d'armes combatans, et arriva à un port dont nulle personne du monde ne s'en donnoit de garde; mais ce fu à grant meschief et à grant paine: dont une damoiselle enfanta d'angoisse avant son terme. Quant la royne fu arrivée à ce port, les Anglois et ceulx qui le gardoient de par le roy voudrent accomplir ce qu'on leur avoit commandé, et si ordenoient et disposoient tant comme il povoient; mais la royne, comme sage et femme de grant conseil, sans férir cop de glaive né d'espée, les apaisa en ceste manière: elle leur manda par amour et par amistié qu'il venissent parler à elle; il y vinrent: eulx venus, elle prist Edouart son fils entre ses bras, et leur monstra, en disant ainsi: «Biaux seigneurs,» dist-elle, «regardez cest enfant qui est à venir et à estre encore vostre roy et seigneur, sé Dieu plaist. Si ne cuidiez mie que je soie entrée en Angleterre à gent d'armes pour grever né domagier le roy nostre seigneur né le royaume; mais y sui ainsi venue pour oster et estreper aucuns mauvais conseilleurs qui sont entour monseigneur, par lequel conseil monseigneur est aveuglé et afolé et la pais du royaume et le royaume aussi empeschié et troublé; et, au moins, sé je ne les puis oster né estreper, si est-ce bien m'entencion de la compaignie mon seigneur eulx à mon povoir estrangier et esloignier, afin que tous meffais soient corrigiés et amendés, et le royaume d'Angleterre soit tenu et gardé en bonne pais et en bonne tranquillité.» Quant les Anglois oïrent ainsi parler la royne, et il orent aussi veu leur seigneur naturel entre les bras sa mère, toute leur male volenté fu mue en douceur et en débonnaireté, et la reçurent luy et son fils à grant joie et en grant solempnité, et ceulx qui estoient aussi en sa compaingnie. La royne, ainsi receue à grant joie en Angleterre, ceulx qui l'avoient receue signefièrent au roy que sa venue estoit paisible, et pour ce, il luy supplioient que il la voulsist recevoir doucement, débonnairement et bénignement. Le roy, qui estoit obstiné en son courage, ne prist pas en gré la supplication; ainsois manda à la royne, par grant desdaing, qu'il lui desplaisoit en toutes manières de ce qu'elle avoit osé entrer en Angleterre à gent d'armes, meismement comme il la tenist et affermast estre anemie du royaume. Ces choses oïes, la royne se garda miex que devant; et tant comme elle pot, elle acquist l'amour et la faveur des barons et des bonnes villes, espéciamment de la ville de Londres. Si fu le roy si enveloppé de mauvais conseil, qu'il avoit la royne tant abhominable, combien que, comme preude femme, elle se fust aprouchiée de lui pour adebonnairier son courage, sé elle peust, que en nulle chose né en nul lieu ne la voult oïr né voir; dont les barons d'Angleterre orent indignacion contre luy, et si grant qu'il s'armèrent avec monseigneur Jehan de Haynau, et alèrent en guerre contre le roy; meisme entre les autres fu pris messire Hue le Despencier. Et le roy à pou de gent se retraist à un très fort chastel assis ès marches de Galles et d'Angleterre; et comme il alast de chastel en autre ou voulsist aler, il fu pris d'aucuns barons par force et par aguet, et fu baillié au frère au conte de Lancastre qui avoit seurnon de Tort-col, pour ce que Thomas, conte de Lancastre, avoit esté décapité au commandement du roy. Lequel Tort-col le garda sous estroite garde jusques à la fin de sa vie bien et diligeamment. Le roy, ainsi pris et mis en prison, assemblée se fist à Londres des barons et des communes, lesquiex, de commun accort et d'un consentement, jugièrent digne d'estre privé de toute dignité et auctorité royale et avec ce de nom de roy, Edouart n'a guères roy d'Angleterre; et ce fait, il coronèrent à roy son fils Edouart, combien que il refusast la couronne, tant comme il peust, vivant son père. Assez tost après, messire Hue le Despensier, par le jugement des barons, fu traîné à queues de chevaux, puis fu ouvert comme on ouvre un pourcel, et ardi on sa brouaille et ses entrailles devant luy voyant ses iex, puis ot la teste coupée, et de son corps furent faites quatre pièces qui furent pendues aux quatre principaux villes d'Angleterre. Pluseurs autres aussi qui furent de sa sorte furent en diverses manières mis à mort; entre les autres, on coupa la teste à un évesque qui estoit et avoit esté ami dudit messire Hue le Despensier et de son père.

En cest an, envoia le pape en légacion, en Lombardie, messire Bertrand de Poget, cardinal, et un pou après, luy fu adjoint à compaignon messire Jehan Gaytan, cardinal, afin qu'il deffendissent sainte églyse contre les Guibelins, et espéciamment contre ceulx de la cité de Milan; pour rayson desquiex le saint Père avoit la cité et tout le pays mis en entredit lequel il ne gardoient né vouloient garder en aucune manière; et sé aucun, espéciaument de religion, le voulsist garder, il estoit contraint à laissier le pays et à fuir-s'en, où il esconvenoit qu'il souffrist griefs tourmens, par quoy il convenoit qu'il mourust. Si afferment aucuns que pluseurs furent occis qui ne vouloient célébrer devant eulx né à eulx administrer les sacremens de sainte églyse.