L'endemain se parti le roy de Milan avec grant convoy des greigneurs de la ville. Si n'ot pas alé moult avant que le marchis de Montferrant luy vint à rencontre qui à grant joie et à grant honneur le receut; et luy offri, luy et ses biens, d'estre tous près à faire son commandement. Tant chemina le roy et sa gent, que il vint à Vergiaus[23]. Illec séjourna trois jours, et puis se mist au chemin et entra en Savoie, et vint à une cité qui est nommée Susanne[24] qui est assez près des montaignes. Illec demoura trois jours entiers pour prendre repos luy et sa gent et les chevaux, pour estre plus viguereux et plus fors à passer les montaignes.
Après ce, il entrèrent ès montaignes et passèrent les mons de Gieu[25] à grant paine et à grant labour, et puis s'arroutèrent et entrèrent ès vaux de Morienne. Si tournèrent droit pour aler à Lion sur le Rosne et chevauchièrent tant que il vindrent à la cité de Macon en Bourgoigne, et passèrent tout oultre et tant que il vindrent à Clugny en l'abbaye, où le roy fu moult honnorablement receu.
D'illec se partirent et issirent de la terre de Bourgoigne et entrèrent en Champaigne et vindrent droit à Troies. Si passèrent toute Champaigne et errèrent tant qu'il entrèrent en la terre et en la seigneurie de Paris.
XIV.
De la sépulture le saint roy Loys et de la mort son frère le conte de Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellent, et de ma dame Ysabel, la femme le roy Phelippe.
Quant le roy fu revenu à Paris que il désiroit moult à veoir, il fu lors commandé que l'en aournast les corps qui avoient été aportés de lointaines terres. Quant il furent près et aournés, le bon roy Phelippe prist son père et le conduist droit à Nostre-Dame de Paris, avec les autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta les vigiles hautement et bien, et avoit grant foison de luminaire environ les bières embrasé, à grant compaignie de noble gent qui toute la nuit veillèrent jusques au jour. L'endemain au matin, le roy Phelippe prist son père et le troussa sus ses espaules, et se mist à la voie tout à pié pour aler droit à Saint-Denis. Avec luy furent grant plenté de nobles hommes de France. Toutes les religions de Paris issirent hors bien et ordennéement à grans processions, disans le service des mors, en priant pour l'ame du bon roy qui tant les amoit.
Archevesques, évesques et abbés furent revestus; les mitres ès testes, les croces ès poings alèrent après, en bonne dévocion, disans leur prières et leur oroisons. Tant alèrent pas avant autre que il vindrent à Saint-Denis. Mais avant qu'il venissent en la ville, le couvent leur vint à rencontre, et furent tous les moines revestus de chappes de cuer, chascun un cierge ardant en sa main, et receurent humblement le corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer au moustier, les portes furent closes contre leur venue. La cause si fu pour ce que l'archevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient revestus de leur garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons; mais les moines de Saint-Denys ne le porent souffrir; pource qu'il voulsissent user de leur franchise, et avoir juridicion sur l'église ainsi comme il ont sur les autres de leur diocèse. Car les moines de Saint-Denys sont exemps, né ne feroient pour l'archevesque riens, né pour l'évesque, s'il ne leur plaisoit et sé ce n'estoit à leur gré.
Le roy fu devant la porte, son père sur ses espaules, et les barons et les prélas qui en l'églyse entrer ne povoient. Doncques il fu commandé à l'archevesque et à l'évesque qu'il s'alassent desvestir, et que il ne fissent nul empeschement à si haute besoigne.
Quant il s'en furent alés, portes furent ouvertes, et le roy entra ens, et les barons et les prélas si commencièrent à chanter bien hautement le service des feus[26], bien et dignement; et puis enterrèrent les sainctes reliques et les ossemens du saint roy Loys d'encoste son père le roy Loys, assez près de son aïeul le roy Phelippe qui tant fu puissant en armes; et puis y mistrent une tombe d'or et d'argent, et de noble faicture. Les ossemens Pierre le chambellenc furent enterrés aux piés saint Loys, en telle manière et ainsi coment il gisoit à ses piés quant il estoit en vie. Ma dame Ysabel fu enterrée d'autre part assez près du bon roy, et messire Jehan Tristan, conte de Nevers, d'encoste luy.
Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et mettre en mémoire. Car comme le bon conte revenoit de Tunes avec le roy Phelippe son nepveu, avint que il acoucha malade, avec luy sa femme et toute sa mesnie, si qu'il n'en demoura nul de qui il se peust aidier, en un chastel qui est nommé le Cornet[27], à l'issue de Toscane. Tant se hasta la maladie que il pensa que il li convenoit partir de ce siècle, et fist et ordenna son testament comme bon crestien, et ordenna sa sépulture à Sainct-Denis en France, avec son père et ses autres amis, et donna bonne rente pour célébrer son aniversaire chascun an. Sa gent et sa mesnie le portèrent à Saint-Denys et l'enterrèrent de lès son frère.