Coment messire Robert d'Artois voult posséder la conté d'Artois par fausses lettres que la damoiselle de Divion avoit fait escrire et sceller.
[411]L'an mil trois cens vint-neuf, commença messire Robert d'Artois le plait contre la devant dite Mahaut, contesse d'Artois, si comme il avoit fait l'an dix-sept, de quoy procès avoit esté fait autre fois. Mais ledit messire Robert maintenoit que les lettres de mariage entre messire Phelippe d'Artois, son père, et madame Blanche de Bretaigne, sa mère, par lesquelles ledit conté luy appartenoit, si comme il disoit, avoient esté par fraude muciées et repostées; si les avoit trouvées. Et assez tost après, assambla ledit messire Robert d'Artois, le conte d'Alençon, le duc de Bretaigne et tout plein d'autres haus hommes de son lignage; et vint au roy Phelippe et luy requist que droit luy fust fait de la conté d'Artois. Tantost le roy fist ajourner la contesse à jour nommé contre ledit messire Robert, à laquielle journée elle vint, et amena avec luy Eudon, le duc de Bourgoigne, et Loys, le conte de Flandres. Là monstra messire Robert unes lettres scellées du scel au conte Robert d'Artois, contenant que, quant le mariage fu fait de monseigneur Phelippe d'Artois père monseigneur Robert, et de madame Blanche fille le conte Pierre de Bretaigne, le conte les mist en la vesteure[412] de la conté d'Artois, si comme il estoit contenu es dites lettres. Quant la contesse vit les lettres, si requist au roy que, pour Dieu, il en voulsist estre saisi, car elle entendoit à proposer à l'encontre. Tantost, fu dit, par arrest, que les lettres demourroient devers le roy; et fu remise une autre journée à laquelle la contesse devoit respondre.
Or vous dirai comment ces lettres vindrent à messire Robert d'Artois. Il avoit une damoiselle gentil-femme qui fu fille le seigneur de Divion de la chastellerie de Béthune. Celle damoiselle s'entremettoit des choses à venir et jugeoit à regarder la phisionomie des gens, et à la fois disoit voir et à la fois mentoit. Elle avoit tant fait, par aucuns des familliers messire Robert d'Artois, que elle emprist une forte chose à faire, si comme vous orrez. Il avoit un bourgois à Arras qui avoit rente à vie sus le conte d'Artois, et en avoit lettres scellées du scel le conte d'Artois. Quant il fu trespassé, la damoiselle fist tant, par devers les hoirs dudit bourgois, que elle eust celles lettres; et puis fist escrire unes lettres de l'envesture monseigneur Robert, si comme vous avez oï; puis, prist le scel de la vieille lettre et le dessevra du parchemin à un chaut fer qui tout propre avoit esté fait, si que l'emprainte du scel demeura toute entière; puis la mist à la lettre nouvelle, et avoit une manière de ciment qui attacha le scel à la lettre, ainsi comme devant; et puis vint à Messire Robert d'Artois, et luy dit que une telle lettre avoit trouvée en sa maison, à Arras, en une vielle armoire. Quant messire Robert vit les lettres, si en fu moult joians, et luy dist que jamais ne luy faudroit, et l'envoia demourer à Paris.
IX.
Coment l'enfant de Pomponne guérissoit pluseurs maladies.
En ce meisme an, en la dyocèse de Paris, en la ville de Pomponne, avoit un enfant de l'aage de huit ans ou environ, lequiel se disoit garir les malades par sa parole simplement; dont il avint que, de diverses parties, les malades venoient à luy. Si avenoit aucunes fois que les uns estoient garis et les autres non; jasoit ce que, en ses fais et en ses dis, n'eust aucune apparence de vérité. Mais quant aucun qui avoit fièvre ou aucune autre maladie venoit à luy, il luy commandoit qu'il mangast viandes contraires à sa santé. Si avint que les sages qui virent sa manière d'aller avant, n'en tindrent conte, et leur sembla que ce n'estoit que vanité et erreur. Si avint après que l'évesque de Paris qui vit bien que ce n'estoit que erreur, manda le père et la mère dudit enfant, et leur commanda qu'il ne souffrissent plus qu'il féist telles choses; et si deffendi ledit évesque à tous ses sougiés, sus paine d'escomméniement, que nul n'allast plus à luy.
Item, en ce temps, messire Guillaume de Meleun, archevesque de Sens, homme humble et à Dieu dévot, mourut, et en une églyse que on appelle le Jars, emprès Meleun, fu enterré très honnorablement. Et fu, après luy, maistre Pierre Rogier, archevesque de Sens, qui par avant estoit évesque d'Arras.
Item, en cel an, Loys de Bavière oï dire que Federic, le duc d'Austrie, estoit mort. Si se translata ledit Loys d'Ytalie en Alemaigne, et dist l'en que, en ice temps, il empétra par devers les nobles de ladite Alemaigne moult grant aide à procurer les drois de l'empire. Mais endementres que ledit Loys de Bavière fu résident en Alemaigne, ledit antipape ne se osoit pas monstrer manifestement, mais s'en aloit en tapinage[413]; et ses cardinaux, et ledit frère Michiel qui avoit esté général des frères Meneurs, par çà et par là, en divers lieux.
En ce meisme temps fu amené à Avignon un frère Meneur qui avoit à nom Véran, de Provence né, pour ce que ledit frère Véran devoit avoir publiquement preschié, si comme l'en disoit, contre la personne du pape. Lequiel frère fu amené devant le pape; mais il ne luy fist oncques révérence; ainsois luy dist qu'il estoit vrai hérite et non pas pape; et pour ceste vérité il debvoit mourir. Lors, luy fu demandé quelle cause le mouvoit de dire telles paroles au pape? Lequiel respondit et s'adressa à la personne du pape et luy dist: «Car tu destruis la povreté de l'évangile, laquielle Jhésucrist enseigna par parole et par exemple.» Pour laquelle parole il fu mis en prison, et avecques luy quinze autres frères Meneurs.
En ce temps, appella le roy Phelippe, en la ville de Paris, tous les prélas du royaume, sur les excès de eux et de leur Officiels[414] corriger. Adonc furent produis moult de cas devant tous contre les prélas, de par le roy et des seigneurs temporeux, lesquiels sembloient moult de près touchier la jurisdiction des prélas; et en y ot grant doubte de pluseurs que le roy ne voulsist mettre son entente à oster la jurisdiction temporelle des églyses. Mais sitost que le roy sceust que l'en parloit de ceste chose et que l'en en murmuroit il leur fist respondre que les drois et les libertés que ses prédécesseurs avoient donnés aux églyses, il n'entendoit pas à en rien oster né amenuisier, ains estoit son entente de les avant acroistre; mais il avoit fait ce conseil assambler pour cause que les excès, tant des officiers du roy comme des prélas, fussent amendés et corrigés.