Numa Pompilius.

Machomet.

L'excellence de la liberté. Est-il en ce monde rien plus cher aux hommes nobles & de bon cueur que la liberté: pour laquelle lon doit mille fois, s'il en est besoin, mettre sa propre vie en peril & danger? Les Romains ne l'acquirent-ils pas du commencement par les œuvres de Junius Brutus. Junius Brutus, lequel feignant estre aliené de son sens, avec l'aide de la Folie, les delivra de la servitude & tyrannie du Tarquin Roy superbe. Roy Tarquin tant superbe, pour les faire joyr de ceste liberté. Et quand aussi ce peuple pour les extorsions & mauvais portemens des Patrices se mutina, & desespera, de sorte que ayant ja occupé le sacré mont Avantin, il s'estoit deliberé & resolu de abandonner la patrie, sans jamais plus retourner soubs l'intolerable gouvernement de l'orgueilleux Senat, dont se fust ensuyvi, s'ainsi eust esté, la totale ruine & desolation de Rome: Ne fut-il pas incontinent appaisé & reduict à union & concorde par Menenius Agrippa. Menenius Agripa, en leur recitant la ridicule & puerile fable du ventre & des membres, qui une fois parloyent? A quoy auparavant n'avoyent servy ny les raisons, persuasions & requestes de beaucoup de saiges, ne la prudence de tout le Senat ensemble. Themistocle. Themistocle pareillement avec une autre fable du herisson & du regnard, aida & proufita grandement à ses concitoyens. D'un Sicilien. Aussi le Sicilien se feignant fol avec sa canne persee induisit & persuada les autres Siciliens à eux delivrer de la subjection des François, en ce glorieux vespre, duquel reste encores tant de memoire. Et Galuaguo Visconte. Galuaguo Visconte, qui apres la ruine de Millan alloit en plusieurs lieux de l'Italie raconter la vie & les faicts du cruel Empereur Barberousse, contrefaisant le fol avec sa sarbataine, assembla-il pas en un mesme lieu & temps tous les forussis Millanois, lesquels joincts & unis ensemble, delivrerent le pays de la cruelle & barbare servitude des Tudesques? Et Sertorio. Sertorio, par l'exemple qu'il bailla des queues de cheval & l'aide de sa biche blanche, fortifia & augmenta plusieurs fois le courage de ses soldats. Numa Pompilius. Numa Pompilius avec sa feincte & simulee deesse Egeria, ne feit-il pas aussi de belles choses? Et Machomet. Machomet avec les incroyables folies de son Alcoran, n'a-il pas gouverné paisiblement les peuples furieux & insensez, lesquels aiment tant la folie, qu'ils se laissent manier & conduire avecques fables & mensonges, beaucoup plus facilement que par les saiges enseignemens, loix & constitutions des prudens Philosophes, dont ils ne font cas ny estime, & ne les veulent oyr ne cognoistre.

Telle chose se voit encores manifestement en nos beaux-peres prescheurs, lesquels pendant qu'ils exposent & declarent les grands mysteres de la sacree Theologie, & les doctrines, meditations & contemplations de leurs illuminez Docteurs, ont bien peu d'auditeurs qui leur prestent l'oreille, la pluspart de l'assistance cause & babille, & les autres dorment: Mais soubdain que le predicateur vient (comme ils ont de bonne coustume) à reciter quelque fable, ou bien qu'il luy eschappe de la bouche aucune sornette, tous se resveillent, se rendent ententifs, & puis au bout du jeu se mettent à rire à gorge desployee. Et telle impudence provient seulement de ce que les entendemens des hommes sont naturellement plus enclins à eux delecter de la folie que d'autre chose.

Curtius le Romain.

Codrus Roy d'Athenes.

Les deux Romains appelez Decii.

Or ça, quelle occasion pensez-vous qui deust avoir meu Curtius le Romain. Curtius le Romain à soy precipiter tout armé dans le profond abysme: Et Codrus Roy d'Athenes. Codrus Roy d'Athenes, Les deux Romains appelez Decii. les deux Romains appelez Deces, avec infini nombre d'autres personnages à aller sacrifier leurs vies, & courir volontairement à la mort, pour le salut de la patrie, si ce n'a esté la Folie, avec la douceur de vaine gloire, laquelle est tant vituperee & reprouvee des saiges, qu'ils l'appellent vent populaire, & estouppement d'oreilles? Et se mocquent de ceux qui consument & employent leurs richesses & patrimoines en jeux, en banquets, en jouxtes, en tournois, & autres semblables spectacles, pour complaire au peuple, le faire rire, & gaigner sa faveur & louange: cherchans par tels moyens eux faire grans, & acquerir honneurs, estats, prerogatives & triomphes, avecque tiltres, statues & effigies, que le peuple comme beste insensee souventesfois, sans aucun jugement, donne & fait eslever aux tyrans & hommes meschans & pernicieux: choses qui passent comme l'ombre d'une fumee chassee du vent. Qui pourroit doncques nier que tels actes ne soyent manifestes folies, & tresgrande vanité? Si est-ce toutesfois que par le moyen de semblables sont souvent faicts & creez les magistrats & Princes du peuple. Les grands Empires en succedent: & consequemment les tresglorieux & magnanimes faicts, que les sçavans hommes, pour les celebrer par leurs lettres, & exalter par leur eloquence jusques au ciel, font & rendent apres immortels: Il est tout certain que lon ne peult parvenir à eternelle renommee & immortelle gloire, sans faire ou attaindre tels grans & haults faicts, qui convertissent les hommes en merveilles, & qui estonnent ceux qui en oyent parler, combien que ce soit quasi tousjours manifeste folie.

D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies entreprises.

D'Alexandre le grand, & Jules Cesar, & de leurs hardies entreprises. Et à ce propos me sçauriez vous nommer de plus merveilleux fols que furent en leur vivant Alexandre le grand, & Jules Cesar, lesquels sont tenus les plus glorieux, plus magnifiques & triomphans monarques qui jamais ont esté? Et je vous demande quelle plus grande folie eust sceu monstrer Alexandre, que celle qu'il feit en Indie, battant une tresforte cité habitee d'un peuple courageux & cruel, quand luy monta par force sur la muraille, & saulta dedans la cité au milieu des citoyens ses ennemis? Lesquels subitement avec grande furie luy coururent sus: mais luy seulement accompaigné de deux de ses gens qui l'avoyent suyvi, combatit si bien qu'il soustint leurs efforts & alarmes, jusques à ce que ses soldats furent venus à son secours: & illec tant pour la fatigue du long combat, comme aussi pour les coups qu'il avoit receus, & le sang par luy perdu, le trouverent si debilité, que pour demy-mort & sans esperance de vie, ils le porterent en son logis.