Pourquoy est dicte la langue vulgaire.

La langue Latine corrompue par les Barbares.

De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit prendre un secretaire.

Par ainsi, ma doulce Folie, demeure tout coy en mes coffres, à fin qu'il ne t'advienne comme à ces livres là: ausquels encores qu'ils soyent de belle estampe & bien imprimez, lon ne peult pardonner, ne faire qu'il ne leur advienne comme j'ay dit cy dessus. Et n'est pas de merveilles: Quelles sont les Grammaires susdictes, & que c'est qu'elles contiennent. car ils veulent imposer certaines nouvelles loix & reigles de parler hors de propos: & veulent qu'en leur escrire se facent les accens graves, aguts & circonflexes, avec les collisions des vocables: & veulent qu'en la prose s'observe le nombre de pieds avec les desinances & respondances, comme lon a accoustumé de faire en la rythme: & qu'au parler lon garde les cas droicts & obliques, & que lon use de vocables affectez, & de peu de gens entendus: lesquels ne donnent moindre peine à ceux qui les dient & prononcent, comme ils font de fascherie & ennuy à ceux qui les oyent dire & prononcer. Et les pauvres fols ne s'advisent pas que Pourquoy est dicte la langue vulgaire. la langue vulgaire est dicte vulgaire, pource qu'elle est en usage au vulgue, & à la plusgrand' part commune: Et ceux cy veulent que lon escrive & que lon parle à une certaine leur nouvelle mode, dont chascun se mocque d'eux, d'autant que ils ne pourroyent nier que la langue vulgaire ne soit nee & derivee de la corruption de la Latine, commes les fleuves premierement proviennent des fontaines. Car la langue Latine fut autresfois commune à tout le peuple Romain, & depuis La langue Latine corrompue par les Barbares. par les Barbares & gens serviles corrompue & gastee: Ainsi cerche lon encores de present de depraver & corrompre celle qui nous est demouree: usans de tels estranges vocables, avec lesquels & leurs sotties & ignorances, ils ont alteré le goust & le jugement des hommes curieux. Imitant De l'ignorance d'un grand seigneur d'Italie qui vouloit prendre un secretaire. un grand seigneur d'Italie, qui vouloit prendre un secretaire, auquel il dict, que avant que le prendre il vouloit voir une sienne lettre. Et le secretaire, qui estoit homme docte & expert, luy feit une bien belle & elegante epistre. Et apres que le seigneur, lequel, Dieu mercy, n'avoit pas grande intelligence en cela, & presumoit toutesfois beaucoup de soy, l'eut veue, il dit qu'il n'en vouloit point, pource qu'il n'escrivoit point correct. Et quand on luy vint à demander les erreurs que avoit faictes ledict secretaire en sadicte epistre, il respondit, qu'il avoit escript benevolence pour benivolence, sanè & penè par deux n n. qui sont deux mots Latins marquez d'un accent chascun sur les deux, & pensant que lesdicts accens fussent tiltres: Et pour cela ne voulut accepter ledict secretaire.

De la difference de l'orthographe de la langue Italienne.

Il y en a encores beaucoup d'autres de nos Italiens, qui estiment grossiers & ignorans ceux qui n'escrivent De la difference de l'orthographe de la langue Italienne. strumento pour instrumento: aldace pour auldace: menemo pour minimo: segretario pour secretario: ufficio pour officio: giulio pour julio: gerolamo pour jeronymo: eglino pour egli, & autres semblables inepties. Et en ceste sorte ayans la copie des beaux, intelligibles & elegans vocables, comme lon voit souventesfois, ils se repaissent de cela. Mais pour estre, comme les heretiques, ja faicts incorrigibles, & en trop grand nombre, à fin qu'ils ne sement autre plus mauvaise & pernicieuse erreur & zizanie, laissons les joyr du privilege de la vraye Folie: qui est tel, Que celuy là est le plus fol qui se repute le plus saige: & comme plus il se trompe, tant plus il s'en resjouit & pense affiner les autres.

Faict & composé en Indie Pastinaque par monsieur Ne me blasmez, à l'issue des masques & folies de Caresme prenant, Avec grace & privilege de tous les nouveaux Heteroclites, & expresse protestation, Que quiconques de ceste Folie dira mal, qu'il s'asseure de là en apres estre un vray fol, encores que pour tel n'eust esté jamais cogneu.

EXTRAICT DV PRIVILEGE.

Par lettres du Roy donnees à Paris le XX jour d'Octobre, M. D. LXV, signees Par le Conseil, SANGUIN, & seellees en cire jaulne sur simple queue: Il est permis à Hertman Barbé marchant Libraire en l'Université de Paris, de faire imprimer & exposer en vente ce present livre intitulé, Paradoxe des louanges de la Folie, traduict en François par feu Messire Jehan du Thier, Chevalier &c. jusques au temps & terme de six ans, à compter du jour qu'il sera achevé d'imprimer: Avec defenses à tous autres marchans, Libraires & Imprimeurs de l'imprimer, faire imprimer, ne exposer en vente: sur peine d'amende arbitraire, confiscation desdicts livres, & de tous despens, dommages & interests envers ledict Barbé.

Note du transcripteur