«Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s'était endormi pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir l'eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon, qu'il ne fut réveillé, et ils le transportèrent dans la salle si brusquement, qu'ils ne lui donnèrent pas le loisir de se reconnaître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue de toutes parts, et les choses qu'il voyait rappelant dans sa mémoire le souvenir de ses noces, il s'aperçut avec étonnement que c'était la même salle où il avait vu le palefrenier bossu. Sa surprise augmenta encore lorsque, s'étant approché doucement de la porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son habillement au même endroit où il se souvenait de l'avoir mis la nuit de ses noces. «Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux, suis-je endormi? suis-je éveillé?»
«Dame de Beauté, qui l'observait, après s'être divertie de son étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et avançant la tête: «Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre, que faites-vous à la porte? Venez vous recoucher. Vous avez demeuré dehors bien longtemps. J'ai été fort surprise en me réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés.» Bedreddin Hassan changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parlait était cette charmante personne avec laquelle il se souvenait d'avoir couché. Il entra dans la chambre, mais au lieu d'aller au lit, comme il était plein des idées de tout ce qui lui était arrivé depuis dix ans, et qu'il ne pouvait se persuader que tous ces événements se fussent passés en une seule nuit, il s'approcha de la caisse où étaient ses habits et la bourse de sequins, et après les avoir examinés avec beaucoup d'attention: «Par le grand Dieu vivant, s'écria-t-il, voilà des choses que je ne puis comprendre!» La dame, qui prenait plaisir à voir son embarras, lui dit: «Encore une fois, seigneur, venez vous remettre au lit. À quoi vous amusez-vous?» À ces paroles il s'avança vers Dame de Beauté. «Je vous supplie, madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il y a longtemps que je suis auprès de vous? - La question me surprend, répondit-elle: est-ce que vous ne vous êtes pas levé d'auprès de moi tout à l'heure? Il faut que vous ayez l'esprit bien préoccupé. - Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurément pas fort tranquille. Je me souviens, il est vrai, d'avoir été près de vous; mais je me souviens aussi d'avoir, depuis, demeuré dix ans à Damas. Si j'ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne puis pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j'en dois penser: si mon mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon absence. - Oui, seigneur, repartit Dame de Beauté, vous avez rêvé sans doute que vous avez été à Damas. - Il n'y a donc rien de si plaisant, s'écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis assuré, madame, que ce songe va vous paraître très-réjouissant. Imaginez-vous, s'il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment; que je suis entré dans la ville aux huées d'une populace qui me suivait en m'insultant; que je me suis sauvé chez un pâtissier, qui m'a adopté, m'a appris son métier et m'a laissé tous ses biens en mourant; qu'après sa mort j'ai tenu sa boutique. Enfin, madame, il m'est arrivé une infinité d'autres aventures qui seraient trop longues à raconter, et tout ce que je puis vous dire, c'est que je n'ai pas mal fait de m'éveiller, sans cela on m'allait clouer à un poteau. - Et pour quel sujet, dit Dame de Beauté en faisant l'étonnée, voulait-on vous traiter si cruellement? Il fallait donc que vous eussiez commis un crime énorme. - Point du tout, répondit Bedreddin, c'était pour la chose du monde la plus bizarre et la plus ridicule. Tout mon crime était d'avoir vendu une tarte à la crème, où je n'avais pas mis de poivre. - Ah! pour cela, dit Dame de Beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous faisait une horrible injustice. - Oh! madame, répliqua-t-il, ce n'est pas tout, encore: pour cette maudite tarte à la crème, où l'on me reprochait de n'avoir pas mis de poivre, on avait tout rompu et brisé dans ma boutique, on m'avait lié avec des cordes et enfermé dans une caisse, où j'étais si étroitement qu'il me semble que je m'en sens encore. Enfin on avait fait venir un charpentier et on lui avait commandé de dresser un poteau pour me pendre. Mais Dieu soit béni de ce que tout cela n'est qu'un ouvrage de sommeil!»
Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler. Schahriar ne put s'empêcher de rire de ce que Bedreddin Hassan avait pris une chose réelle pour un songe: Il faut convenir, dit- il, que cela est très-plaisant, et je suis persuadé que le lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-soeur s'en divertirent extrêmement. - Sire, répondit la sultane, c'est ce que j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre majesté veut bien me laisser vivre jusqu'à ce temps-là. Le sultan des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles, mais il était fort éloigné d'avoir une autre pensée.
XCIX NUIT.
Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi la parole: Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit; il se réveillait de temps en temps, et se demandait à lui-même s'il rêvait ou s'il était réveillé. Il se défiait de son bonheur, et cherchant à s'en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des yeux toute la chambre. «Je ne me trompe pas, disait-il, voilà la même chambre où je suis entré à la place du bossu, et je suis couché avec la belle dame qui lui était destinée.» Le jour, qui paraissait, n'avait pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra presque en même temps pour lui donner le bonjour.
Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrême de voir paraître subitement un homme qu'il connaissait si bien, mais qui n'avait plus l'air de ce juge terrible qui avait prononcé l'arrêt de sa mort. «Ah! c'est donc vous, s'écria-t-il, qui m'avez traité si indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur, pour une tarte à la crème où je n'avais pas mis de poivre?» Le vizir se prit à rire, et pour le tirer de peine, lui conta comment, par le ministère d'un génie, car le récit du bossu lui avait fait soupçonner l'aventure, il s'était trouvé chez lui et avait épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. Il lui apprit ensuite que c'était par un cahier écrit de la main de Noureddin Ali qu'il avait découvert qu'il était son neveu, et enfin il lui dit qu'en conséquence de cette découverte il était parti du Caire, et était allé jusqu'à Balsora pour le chercher et apprendre de ses nouvelles. «Mon cher neveu, ajouta-t-il en l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous apprendre votre bonheur, que vous devez retrouver d'autant plus charmant qu'il vous a coûté plus de peines. Consolez-vous de toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous vous habillerez, je vais avertir madame votre mère, qui est dans une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre fils, que vous avez vu à Damas, et pour qui vous vous êtes senti tant d'inclination sans le connaître.»
Il n'y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mère et son fils Agib. Ces trois personnes ne cessaient de s'embrasser et de faire paraître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus touchantes à Bedreddin: elle lui parla de la douleur que lui avait causée une si longue absence et des pleurs qu'elle avait versés. Le petit Agib, au lieu de fuir, comme à Damas, les embrassements de son père, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.
Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce vizir était allé au palais, rendre compte au sultan de l'heureux succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit de cette merveilleuse histoire, qu'il la fit écrire pour être conservée soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait préparer un superbe festin, il se mit à table avec toute sa famille, et toute sa maison passa la journée dans de grandes réjouissances.
Le vizir Giafar ayant ainsi achevé l'histoire de Bedreddin Hassan, dit au calife Haroun Alraschid: «Commandeur des croyants, voilà ce que j'avais à raconter à votre majesté.» Le calife trouva cette histoire si surprenante qu'il accorda sans hésiter la grâce de l'esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur qu'il avait de s'être privé lui-même malheureusement d'une femme qu'il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses esclaves, le combla de biens et le chérit jusqu'à sa mort… Mais, sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si votre majesté souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée qu'elle en demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire et fort incertain de ce qu'il avait à faire: La bonne sultane, dit-il en lui-même, raconte de fort longues histoires, et quand une fois elle en a commencé une, il n'y a pas moyen de refuser de l'entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrais pas la faire mourir aujourd'hui; mais non: ne précipitons rien. L'histoire dont elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que je me prive du plaisir de l'entendre; après qu'elle m'en aura fait le récit, j'ordonnerai sa mort.