Le pêcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser la parole au génie: «Hé bien! génie, lui dit-il, tu vois que ce qui se passa alors entre le roi grec et le médecin Douban, vient tout à l'heure de se passer entre nous deux.»
«Le roi grec, continua-t-il, au lieu d'avoir égard à la prière que le médecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu, lui repartit avec dureté: «Non, non, c'est une nécessité absolue que je te fasse périr: aussi bien pourrais-tu m'ôter la vie plus subtilement encore que tu ne m'as guéri.» Cependant le médecin, fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal payé du service qu'il avait rendu au roi, se prépara à recevoir le coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.
«Alors les courtisans qui étaient présents, émus de compassion, supplièrent le roi de lui faire grâce, assurant qu'il n'était pas coupable, et répondant de son innocence. Mais le roi fut inflexible, et leur parla de sorte qu'ils n'osèrent lui répliquer.
«Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup qui devait terminer son sort, s'adressa encore une fois au roi: «Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point révoquer l'arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m'accorder la liberté d'aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture, dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer mes livres à des personnes capables d'en faire un bon usage. J'en ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté: c'est un livre fort précieux et très-digne d'être soigneusement gardé dans votre trésor. - Hé! pourquoi ce livre est-il aussi précieux que tu le dis? répliqua le roi. - Sire, repartit le médecin, c'est qu'il contient une infinité de choses curieuses, dont la principale est que, quand on m'aura coupé la tête, si votre majesté veut bien se donner la peine d'ouvrir le livre au sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez lui faire.» Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse, remit sa mort au lendemain, et l'envoya chez lui sous bonne garde.
«Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires; et comme le bruit s'était répandu qu'il devait arriver un prodige inouï après son trépas, les vizirs, les émirs[14], les officiers de la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la salle d'audience pour en être témoin.
«On vit bientôt paraître le médecin Douban, qui s'avança jusqu'au pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le livre était enveloppé; et présentant le livre au roi: «Sire, lui dit-il, prenez s'il vous plaît, ce livre; et d'abord que ma tête sera coupée, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la couverture du livre; dès qu'elle y sera, le sang cessera d'en couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer encore une fois la clémence de votre majesté; au nom de Dieu, laissez-vous fléchir: je vous proteste que je suis innocent. - Tes prières, répondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu meures.» En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.
«La tête fut coupée si adroitement, qu'elle tomba dans le bassin; et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s'arrêta. Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle ouvrit les yeux, et, prenant la parole: «Sire, dit-elle, que votre majesté ouvre le livre.» Le roi l'ouvrit, et trouvant que le premier feuillet était comme collé contre le second, pour le tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu'au sixième feuillet; et ne voyant pas d'écriture à la page indiquée: «Médecin, dit-il à la tête, il n'y a rien d'écrit. - Tournez encore quelques feuillets,» repartit la tête. Le roi continua d'en tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu'à ce que le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son effet, ce prince se sentit tout à coup agité d'un transport extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied de son trône avec de grandes convulsions…»
À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler: «Ah! ma chère soeur, dit alors Dinarzade, que je suis fâchée que vous n'ayez pas le temps d'achever cette histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd'hui. - Ma soeur, répondit la sultane, il en sera ce qu'il plaira au sultan; mais il faut espérer qu'il aura la bonté de suspendre ma mort jusqu'à demain.» Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.
XVII NUIT.
Quelque curiosité qu'eût Dinarzade d'entendre le reste de l'histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu'à l'ordinaire; il était même presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: «Ma chère soeur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt.»