«Je vous avoue, seigneur, que je fus indigné de ces paroles: car enfin, cet amant chéri, ce mortel adoré, n'était pas tel que vous pourriez vous l'imaginer: c'était un Indien noir, originaire de ces pays. Je fus, dis-je, tellement indigné de ce discours, que je me montrai brusquement; et apostrophant le même tombeau, à mon tour: «Ô tombeau! m'écriai-je, que n'engloutis-tu ce monstre qui fait horreur à la nature! ou plutôt, que ne consumes-tu l'amant et la maîtresse!»
«J'eus à peine achevé ces mots, que la reine, qui était assise auprès du noir, se leva comme une furie: «Ah! cruel, me dit-elle, c'est toi qui causes ma douleur. Ne pense pas que je l'ignore, je ne l'ai que trop longtemps dissimulé: c'est ta barbare main qui a mis l'objet de mon amour dans l'état pitoyable où il est; et tu as la dureté de venir insulter une amante au désespoir! - Oui, c'est moi, interrompis-je, transporté de colère, c'est moi qui ai châtié ce monstre comme il le méritait; je devais te traiter de la même manière; je me repens de ne l'avoir pas fait, et il y a trop longtemps que tu abuses de ma bonté.» En disant cela je tirai mon sabre et je levai le bras pour la punir. Mais regardant tranquillement mon action: «Modère ton courroux,» me dit-elle avec un sourire moqueur. En même temps elle prononça des paroles que je n'entendis point, et puis elle ajouta: «Par la vertu de mes enchantements, je te commande de devenir tout à l'heure moitié marbre et moitié homme.» Aussitôt, seigneur, je devins tel que vous me voyez, déjà mort parmi les vivants, et vivant parmi les morts…»
Scheherazade, en cet endroit, ayant remarqué qu'il était jour, cessa de poursuivre son conte.
Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je suis bien obligée au sultan; c'est à sa bonté que je dois l'extrême plaisir que je prends à vous écouter. - Ma soeur, lui répondit la sultane, si cette même bonté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, vous entendrez des choses qui ne vous feront pas moins de plaisir que celles que je viens de vous raconter. Quand Schahriar n'aurait pas résolu de différer d'un mois la mort de Scheherazade, il ne l'aurait pas fait mourir ce jour-là.
XXV NUIT.
Sur la fin de la nuit, Dinarzade s'écria: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du roi des Îles Noires. Scheherazade, s'étant réveillée à la voix de sa soeur, se prépara à lui donner la satisfaction qu'elle demandait; elle commença de cette sorte: Le roi demi-marbre et demi-homme continua de raconter son histoire au sultan:
«Après, dit-il, que la cruelle magicienne, indigne de porter le nom de reine, m'eut ainsi métamorphosé et fait passer dans cette salle par un autre enchantement, elle détruisit ma capitale, qui était très-florissante et fort peuplée; elle anéantit les maisons, les places publiques et les marchés, et en fit l'étang et la campagne déserte que vous avez pu voir. Les poissons de quatre couleurs qui sont dans l'étang, sont les quatre sortes d'habitants de différentes religions qui la composaient: les blancs étaient les Musulmans; les rouges, les Perses, adorateurs du feu; les bleus, les Chrétiens; et les jaunes, les Juifs. Les quatre collines étaient les quatre îles qui donnaient le nom à ce royaume. J'appris tout cela de la magicienne, qui, pour comble d'affliction, m'annonça elle-même ces effets de sa rage. Ce n'est pas tout encore; elle n'a point borné sa fureur à la destruction de mon empire et à ma métamorphose: elle vient chaque jour me donner, sur mes épaules nues, cent coups de nerf de boeuf, qui me mettent tout en sang. Quand ce supplice est achevé, elle me couvre d'une grosse étoffe de poil de chèvre, et met par-dessus cette robe de brocard que vous voyez, non pour me faire honneur, mais pour se moquer de moi.»
En cet endroit de son discours, le jeune roi des Îles Noires ne put retenir ses larmes, et le sultan en eut le coeur si serré, qu'il ne put prononcer une parole pour le consoler. Peu de temps après, le jeune roi, levant les yeux au ciel, s'écria: «Puissant créateur de toutes choses, je me soumets à vos jugements et aux décrets de votre Providence! Je souffre patiemment tous mes maux, puisque telle est votre volonté; mais j'espère que votre bonté infinie m'en récompensera.»
Le sultan, attendri par le récit d'une histoire si étrange, et animé à la vengeance de ce malheureux prince, lui dit: «Apprenez- moi où se retire cette perfide magicienne, et où peut être cet indigne amant qui est enseveli avant sa mort. - Seigneur, répondit le prince, l'amant, comme je vous l'ai déjà dit, est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de dôme, et ce palais communique à ce château du côté de la porte. Pour ce qui est de la magicienne, je ne puis vous dire précisément où elle se retire: mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter son amant, après avoir fait sur moi la sanglante exécution dont je vous ai parlé; et vous jugez bien que je ne puis me défendre d'une si grande cruauté. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, jusqu'à présent, elle l'a empêché de mourir, et elle ne cesse de lui faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gardé depuis qu'il est blessé.
«- Prince qu'on ne peut assez plaindre, repartit le sultan, on ne saurait être plus vivement touché de votre malheur que je le suis. Jamais rien de si extraordinaire n'est arrivé à personne, et les auteurs qui feront votre histoire auront l'avantage de rapporter un fait qui surpasse tout ce qu'on a jamais écrit de plus surprenant. Il n'y manque qu'une chose: c'est la vengeance qui vous est due; mais je n'oublierai rien pour vous la procurer.»