«Je lui fis un long détail de la cause tragique de mon retour et du triste état où il me voyait. «Hélas! s'écria-t-il, n'était-ce pas assez d'avoir perdu mon fils! fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un frère qui m'était cher, et que je vous visse dans le déplorable état où vous êtes réduit!» Il me marqua l'inquiétude où il était de n'avoir reçu aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en eût fait faire et quelque diligence qu'il y eût apportée. Ce malheureux père pleurait à chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement affligé que je ne pus résister à sa douleur. Quelque serment que j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je racontai au roi son père tout ce que je savais.
«Le roi m'écouta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus achevé: «Mon neveu, me dit-il, le récit que vous venez de me faire me donne quelque espérance. J'ai su que mon fils faisait bâtir ce tombeau, et je sais à peu près en quel endroit. Avec l'idée qui vous en est restée, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait faire secrètement et qu'il a exigé de vous le secret, je suis d'avis que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour éviter l'éclat.» Il avait une autre raison, qu'il ne disait pas, d'en vouloir dérober la connaissance à tout le monde. C'était une raison très-importante, comme la suite de mon discours le fera connaître.
«Nous nous déguisâmes l'un et l'autre, et nous sortîmes par une porte du jardin qui ouvrait sur la campagne. Nous fûmes assez heureux pour trouver bientôt ce que nous cherchions. Je reconnus le tombeau et j'en eus d'autant plus de joie que je l'avais en vain cherché longtemps. Nous y entrâmes, et nous trouvâmes la trappe de fer abattue sur l'entrée de l'escalier. Nous eûmes de la peine à la lever, parce que le prince l'avait scellée en dedans avec le plâtre et l'eau dont j'ai parlé; mais enfin nous la levâmes.
«Le roi mon oncle descendit le premier. Je le suivis, et nous descendîmes environ cinquante degrés. Quand nous fûmes au bas de l'escalier, nous nous trouvâmes dans une espèce d'antichambre remplie d'une fumée épaisse et de mauvaise odeur, dont la lumière que rendait un très-beau lustre était obscurcie.
«De cette antichambre nous passâmes dans une chambre fort grande, soutenue de grosses colonnes et éclairée de plusieurs autres lustres. Il y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de provisions de bouche rangées d'un côté. Nous fûmes assez surpris de n'y voir personne. Il y avait en face un sopha assez élevé, où l'on montait par quelques degrés, et au- dessus duquel paraissait un lit fort large dont les rideaux étaient fermés. Le roi monta, et les ayant ouverts, il aperçut le prince son fils et la dame couchés ensemble, mais brûlés et changés en charbon, comme si on les eût jetés dans un grand feu et qu'on les en eût retirés avant que d'être consumés.
Ce qui me surprit plus que toute autre chose, c'est qu'à ce spectacle, qui faisait horreur, le roi mon oncle, au lieu de témoigner de l'affliction en voyant son fils dans un état si affreux, lui cracha au visage, en lui disant d'un air indigné: «Voilà quel est le châtiment de ce monde; mais celui de l'autre durera éternellement.» Il ne se contenta pas d'avoir prononcé ces paroles, il se déchaussa et donna sur la joue de son fils un coup de sa babouche[22].»
Mais, sire, dit Scheherazade, il est jour; je suis fâchée que votre majesté n'ait pas le loisir de m'écouter davantage. Comme cette histoire du premier calender n'était pas encore finie et qu'elle paraissait étrange au sultan, il se leva dans la résolution d'en entendre le reste la nuit suivante.
XXXIX NUIT.
Le lendemain, Dinarzade s'étant encore éveillée de meilleure heure qu'à son ordinaire, elle appela sa soeur Scheherazade. Ma bonne sultane, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous prie d'achever l'histoire du premier calender, car je meurs d'impatience d'en savoir la fin.
Hé bien! dit Scheherazade, vous saurez donc que le premier calender continua de raconter son histoire à Zobéide: «Je ne puis vous exprimer, madame, poursuivit-il, quel fut mon étonnement lorsque je vis le roi mon oncle maltraiter ainsi le prince son fils après sa mort. «Sire, lui dis-je quelque douleur qu'un objet si funeste soit capable de me causer, je ne laisse pas de la suspendre pour demander à votre majesté quel crime peut avoir commis, le prince mon cousin pour mériter que vous traitiez ainsi son cadavre. - Mon neveu, me répondit le roi, je vous dirai que mon fils, indigne de porter ce nom, aima sa soeur dès ses premières années et que sa soeur l'aima de même. Je ne m'opposai point à leur amitié naissante parce que je ne prévoyais pas le mal qui en pouvait arriver: et qui aurait pu le prévoir? Cette tendresse augmenta avec l'âge, et parvint à un point que j'en craignis enfin la suite. J'y apportai alors le remède qui était en mon pouvoir. Je ne me contentai pas de prendre mon fils en particulier et de lui faire une forte réprimande, en lui représentant l'horreur de la passion dans laquelle il s'engageait, et la honte éternelle dont il allait couvrir ma famille s'il persistait dans des sentiments si criminels; je représentai les mêmes choses à ma fille, et je la renfermai de sorte qu'elle n'eût plus de communication avec son frère. Mais la malheureuse avait avalé le poison, et tous les obstacles que put mettre ma prudence à leur amour ne servirent qu'à l'irriter.