«Les derviches, qui le cherchaient, furent ravis de le revoir. Il leur raconta en peu de mots la méchanceté de l'hôte qu'il avait si bien reçu le jour précédent, et se retira dans sa cellule. Le chat noir dont il avait ouï parler la nuit dans l'entretien des fées et des génies ne fut pas longtemps à venir lui faire des caresses à son ordinaire. Il lui arracha sept brins de poil de la tache blanche qu'il avait à la queue, et les mit à part pour s'en servir quand il en aurait besoin.
«Il n'y avait pas longtemps que le soleil était levé lorsque le sultan, qui ne voulait rien négliger de ce qu'il croyait pouvoir apporter une prompte guérison à la princesse, arriva à la porte du couvent. Il ordonna à sa garde de s'y arrêter, et entra avec les principaux officiers qui l'accompagnaient. Les derviches le reçurent avec un profond respect.
Le sultan tira leur chef à l'écart: «Bon scheikh[30], lui dit-il, vous savez peut-être déjà le sujet qui m'amène. - Oui, sire, répondit modestement le derviche: c'est, si je ne me trompe, la maladie de la princesse qui m'attire cet honneur que je ne mérite pas. - C'est cela même, répliqua le sultan. Vous me rendriez la vie si, comme je l'espère, vos prières obtenaient la guérison de ma fille. - Sire, repartit le bon homme, si votre majesté veut bien la faire venir ici, je me flatte, par l'aide et faveur Dieu, qu'elle retournera en parfaite santé.»
«Le prince, transporté de joie, envoya sur-le-champ chercher sa fille, qui parut bientôt accompagnée d'une nombreuse suite de femmes et d'eunuques, et voilée de manière qu'on ne lui voyait pas le visage. Le chef des derviches fit tenir un poêle au-dessus de la tête de la princesse, et il n'eut pas si tôt posé les sept brins de poil sur les charbons allumés qu'il avait fait apporter, que le génie Maimoun, fils de Dimdim, fit un grand cri, sans que l'on vît rien, et laissa la princesse libre.
«Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvrait le visage, et le leva voir où elle était. «Où suis-je? s'écria-t-elle, qui m'a amenée ici?» À ces paroles, le sultan ne put cacher l'excès de sa joie; il embrassa sa fille et la baisa aux yeux. Il baisa aussi la main du chef des derviches, et dit aux officiers qui l'accompagnaient: «Dites-moi votre sentiment. Quelle récompense mérite celui qui a ainsi guéri ma fille?» Ils répondirent tous qu'il méritait de l'épouser. «C'est ce que j'avais dans la pensée, reprit le sultan, et je le fais mon gendre dès ce moment.».
«Peu de temps après, le premier vizir mourut. Le sultan mit le derviche à sa place. Et le sultan étant mort lui-même sans enfants mâles, les ordres de religion et de milice assemblés, le bon homme fut déclaré et reconnu sultan d'un commun consentement.»
Le jour, qui paraissait, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le derviche parut à Schahriar digne de la couronne qu'il venait d'obtenir; mais ce prince était en peine de savoir si l'envieux n'en serait pas mort de chagrin, et il se leva dans la résolution de l'apprendre la nuit suivante.
XLVIII NUIT.
Dinarzade, quand il en fut temps, adressa ces paroles à la sultane: Ma chère soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous raconter la fin de l'histoire de l'envié et de l'envieux. - Très-volontiers, répondit Scheherazade. Voici comment le second calender la poursuivit:
«Le bon derviche, dit-il, étant donc monté sur le trône de son beau-père, un jour qu'il était au milieu de sa cour dans une marche, il aperçut l'envieux parmi la foule du monde qui était sur son passage. Il fit approcher un des vizirs qui l'accompagnaient, et lui dit tout bas: «Allez et amenez-moi cet homme que voilà, et prenez bien garde de l'épouvanter.» Le vizir obéit, et quand l'envieux fut en présence du sultan, le sultan lui dit: «Mon ami, je suis ravi de vous voir;» et alors, s'adressant à un officier: «Qu'on lui compte, dit-il, tout à l'heure, mille pièces d'or de mon trésor. De plus, qu'on lui livre vingt charges de marchandises les plus précieuses de mes magasins, et qu'une garde suffisante le conduise et l'escorte jusque chez lui.» Après avoir chargé l'officier de cette commission, il dit adieu à l'envieux et continua sa marche.