«Ceux des marchands qui crurent assez bien écrire pour prétendre à cette haute dignité, écrivirent l'un après l'autre ce qu'ils voulurent. Lorsqu'ils eurent achevé, je m'avançai et enlevai le rouleau de la main de relui qui le tenait. Tout le monde, et particulièrement les marchands qui venaient d'écrire, s'imaginant que je voulais le déchirer ou le jeter à la mer, firent de grands cris; mais ils se rassurèrent quand ils virent que je tenais le rouleau fort proprement et que je faisais signe de vouloir écrire à mon tour. Cela fit changer leur crainte en admiration. Néanmoins, comme ils n'avaient jamais vu de singe qui sût écrire, et qu'ils ne pouvaient se persuader que je fusse plus habile que les autres, ils voulaient m'arracher le rouleau des mains; mais le capitaine prit encore mon parti. «Laissez-le faire, dit-il, qu'il écrive. S'il ne fait que barbouiller le papier, je vous promets que je le punirai sur-le-champ. Si au contraire il écrit bien, comme je l'espère, car je n'ai vu de ma vie un singe plus adroit et plus ingénieux, ni qui comprit mieux toutes choses, je déclare que je le reconnaîtrai pour mon fils. J'en avais un qui n'avait pas, à beaucoup près, tant d'esprit que lui.»
«Voyant que personne ne s'opposait plus à mon dessein, je pris la plume et ne la quittai qu'après avoir écrit six sortes d'écritures usitées chez les Arabes, et chaque essai d'écriture contenait un distique ou un quatrain impromptu à la louange du sultan. Mon écriture n'effaçait pas seulement celle des marchands, j'ose dire qu'on n'en avait point vu de si belle jusqu'alors en ce pays-là. Quand j'eus achevé, les officiers prirent le rouleau et le portèrent au sultan.»
Scheherazade en était là lorsqu'elle aperçut le jour. Sire, dit- elle à Schahriar, si j'avais le temps de continuer, je raconterais à votre majesté des choses encore plus surprenantes que celles que je viens de raconter. Le sultan, qui s'était proposé d'entendre toute cette histoire, se leva sans dire ce qu'il pensait.
XLIX NUIT.
Le lendemain, Dinarzade, éveillée avant le jour, appela la sultane et lui dit: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous apprendre la suite des aventures du singe. Je crois que le sultan mon seigneur n'a pas moins de curiosité que moi de l'entendre. - Vous allez être satisfaits l'un et l'autre, répondit Scheherazade, et pour ne vous pas faire languir, je vous dirai que le second calender continua ainsi son histoire:
«Le sultan ne fit aucune attention aux autres écritures; il ne regarda que la mienne, qui lui plut tellement qu'il dit aux officiers: «Prenez le cheval de mon écurie le plus beau et le plus richement enharnaché, et une robe de brocart des plus magnifiques, pour revêtir la personne de qui sont ces six sortes d'écritures, et amenez-la-moi.»
«À cet ordre du sultan, les officiers se mirent à rire. Ce prince, irrité de leur hardiesse, était prêt à les punir; mais ils lui dirent: «Sire, nous supplions votre majesté de nous pardonner; ces écritures ne sont pas d'un homme, elles sont d'un singe. - Que dites-vous? s'écria le sultan; ces écritures merveilleuses ne sont pas de la main d'un homme? - Non, sire, répondit un des officiers; nous assurons votre majesté qu'elles sont d'un singe, qui les a faites devant nous.» Le sultan trouva la chose trop surprenante pour n'être pas curieux de me voir. «Faites ce que je vous ai commandé, leur dit-il, amenez-moi promptement un singe si rare.»
«Les officiers revinrent au vaisseau et exposèrent leur ordre au capitaine, qui leur dit que le sultan était le maître. Aussitôt ils me revêtirent d'une robe de brocart très-riche, et me portèrent à terre, où ils me mirent sur le cheval du sultan, qui m'attendait dans son palais avec un grand nombre de personnes de sa cour, qu'il avait assemblées pour me faire plus d'honneur.
«La marche commença; le port, les rues, les places publiques, les fenêtres, les terrasses des palais et des maisons, tout était rempli d'une multitude innombrable de monde de l'un et de l'autre sexes et de tous les âges, que la curiosité avait fait venir de tous les endroits de la ville pour me voir, car le bruit s'était répandu en un moment que le sultan venait de choisir un singe pour son grand vizir. Après avoir donné un spectacle si nouveau à tout ce peuple qui, par des cris redoublés, ne cessait de marquer sa surprise, j'arrivai au palais du sultan.
«Je trouvai ce prince assis sur son trône au milieu des grands de sa cour. Je lui fis trois révérences profondes, et, à la dernière, je me prosternai et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon séant en posture de singe. Toute l'assemblée ne pouvait se lasser de m'admirer, et ne comprenait pas comment il était possible qu'un singe sût si bien rendre aux sultans le respect qui leur est dû, et le sultan en était plus étonné que personne. Enfin la cérémonie de l'audience eût été complète si j'eusse pu ajouter la harangue à mes gestes; mais les singes ne parlèrent jamais, et d'avoir été homme ne me donnait pas ce privilège.