«Comme je ne doutais pas qu'il n'y vînt mouiller, et que j'ignorais si les gens qui étaient dessus seraient amis ou ennemis, je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Je montai sur un arbre fort touffu, d'où je pouvais impunément examiner leur contenance. Le bâtiment vint se ranger dans une petite anse, où débarquèrent dix esclaves qui portaient une pelle et d'autres instruments propres à remuer la terre. Ils marchèrent vers le milieu de l'île, où je les vis s'arrêter et remuer la terre quelque temps, et à leur action il me parut qu'ils levèrent une trappe. Ils retournèrent ensuite au bâtiment, débarquèrent plusieurs sortes de provisions et de meubles, et en firent chacun une charge qu'ils portèrent à l'endroit où ils avaient remué la terre, et ils y descendirent, ce qui me fit comprendre qu'il y avait là un lieu souterrain. Je les vis encore une fois aller au vaisseau, et en ressortir peu de temps après avec un vieillard qui menait avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans, très- bien fait. Ils descendirent tous où la trappe avait été levée, et quand ils furent remontés, qu'ils eurent abaissé la trappe qu'ils l'eurent recouverte de terre et qu'ils reprirent le chemin de l'anse où était le navire, je remarquai que le jeune homme n'était pas avec eux; d'où je conclus qu'il était resté dans le lieu souterrain, circonstance qui me causa un extrême étonnement.

«Le vieillard et les esclaves se rembarquèrent, et le bâtiment, remis à la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si éloigné que je ne pouvais être aperçu de l'équipage, je descendis de l'arbre et me rendis promptement à l'endroit où j'avais vu remuer la terre. Je la remuai à mon tour jusqu'à ce que, trouvant une pierre de deux ou trois pieds en carré, je la levai, et je vis qu'elle couvrait l'entrée d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai au bas dans une grande chambre où il y avait un tapis de pied et un sofa garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche étoffe, où le jeune homme était assis avec un éventail à la main. Je distinguai toutes ces choses à la clarté de deux bougies, aussi bien que des fruits et des pots de fleurs qu'il avait près de lui.

«Le jeune homme fut effrayé de ma vue. Mais, pour le rassurer, je lui dis en entrant: «Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien; un roi et un fils de roi tel que je suis n'est pas capable de vous faire la moindre injure. C'est, au contraire, votre bonne destinée qui a voulu apparemment que je me trouvasse ici pour vous tirer de ce tombeau, où il semble qu'on vous ait enterré tout vivant pour des raisons que j'ignore. Mais ce qui m'embarrasse et ce que je ne puis concevoir (car je vous dirai que j'ai été témoin de tout ce qui s'est passé depuis que vous êtes arrivé dans cette île), c'est qu'il m'a paru que vous vous êtes laissé ensevelir dans ce lieu sans résistance……» Scheherazade se tut en cet endroit, et le sultan se leva très-impatient d'apprendre pourquoi ce jeune homme avait ainsi été abandonné dans une île déserte, ce qu'il se promit d'entendre la nuit suivante.

LV NUIT.

Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de reprendre l'histoire du troisième calender. Scheherazade ne se le fit pas répéter et la poursuivit de cette sorte:

«Le jeune homme, continua le troisième calender, se rassura à ces paroles, et me pria d'un air riant de m'asseoir près de lui. Dès que je fus assis: «Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours où il fournit les pierreries dont on a besoin.

«Il y avait longtemps qu'il était marié sans avoir eu d'enfants, lorsqu'il apprit qu'il aurait un fils dont la vie néanmoins ne serait pas de longue durée, ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle était grosse, et le temps qu'elle croyait avoir conçu s'accordait fort avec le jour du songe de mon père. Elle accoucha de moi dans le terme des neuf mois, et ce fut une grande joie dans la famille.

«Mon père, qui avait exactement observé le moment de ma naissance, consulta les astrologues, qui lui dirent: «Votre fils vivra sans nul accident jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la vie et il sera difficile qu'il en échappe. Si néanmoins son bonheur veut qu'il ne périsse pas, sa vie sera de longue durée. C'est qu'en ce temps-là, ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la montagne d'aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours après, votre fils doit être tué par ce prince.»

«Comme cette prédiction s'accordait avec le songe de mon père, il en fut vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre beaucoup de soin de mon éducation jusqu'à cette présente année, qui est la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous nommer. Cette nouvelle lui a coûté tant de pleurs et causé tant d'alarmes qu'il n'est pas reconnaissable dans l'état où il est.

«Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché durant cinquante jours dès qu'il apprendrait que la statue serait renversée. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'était depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il viendra me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne espérance et je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au milieu d'une île déserte. Voilà, seigneur, ce que j'avais à vous dire.»