Jugez, madame, de la contrainte où j'avais été durant tout ce temps-là. J'avais, été mille fois tenté de rompre le silence que ces seigneurs m'avaient imposé, pour leur faire des questions, et il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.

«Le jour suivant, d'abord que nous fûmes levés, nous sortîmes pour prendre l'air, et alors je leur dis: «Seigneurs, je vous déclare que je renonce à la loi que vous me prescrivîtes hier au soir: je ne puis l'observer. Vous êtes des gens sages et vous avez tous de l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connaître: néanmoins, je vous ai vus faire des actions dont toutes autres personnes que des insensés ne peuvent être capables. Quelque malheur qui puisse m'arriver, je ne saurais m'empêcher de vous demander pourquoi vous vous êtes barbouillé le visage de cendres, de charbon et de noir à noircir, et enfin pourquoi vous n'avez tous qu'un oeil. Il faut que quelque chose de singulier en soit la cause: c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosité.» À des instances si pressantes, ils ne répondirent rien, sinon que les demandes que je leur faisais ne me regardaient pas, que je n'y avais pas le moindre intérêt et que je demeurasse en repos.

«Nous passâmes la journée à nous entretenir de choses indifférentes, et quand la nuit fut venue, après avoir tous soupé séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus; les jeunes seigneurs se barbouillèrent, ils pleurèrent, se frappèrent et crièrent: «Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches!» Ils firent, le lendemain et les jours suivants, la même action.

«À la fin je ne pus résister à ma curiosité, et je les priai très- sérieusement de la contenter ou de m'enseigner par quel chemin je pourrais retourner dans mon royaume, car je leur dis qu'il ne m'était pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il me fût permis d'en savoir les motifs.

«Un des seigneurs me répondit pour tous les autres: «Ne vous étonnez pas de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous et que pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez.» Je leur dis que j'étais résolu à tout événement. «Encore une fois, reprit le même seigneur, nous vous conseillons de modérer votre curiosité: il y va de la perte de votre oeil droit. - Il n'importe, repartis-je, je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables et que je ne l'imputerai qu'à moi-même.»

«Il me représenta encore que quand j'aurais perdu un oeil, je ne devais point espérer de demeurer avec eux, supposé que j'eusse cette pensée, parce que leur nombre était complet et qu'il ne pouvait pas être augmenté. Je leur dis que je me ferais un plaisir de ne me séparer jamais d'aussi honnêtes gens qu'eux; mais que si c'était une nécessité, j'étais prêt encore à m'y soumettre, puisqu'à quelque prix que ce fût, je souhaitais qu'ils m'accordassent ce que je leur demandais.

«Les dix seigneurs, voyant que j'étais inébranlable dans ma résolution, prirent un mouton, qu'ils égorgèrent, et après lui avoir ôté la peau, ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis, et me dirent: «Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut que vous vous enveloppiez: ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle roc[34], paraîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton, fondra sur vous et vous enlèvera jusqu'aux nues. Mais que cela ne vous épouvante pas: il reprendra son vol vers la terre et vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau avec le couteau, et vous développez. Le roc ne vous aura pas plus tôt vu, qu'il s'envolera de peur et vous laissera libre. Ne vous arrêtez point, marchez jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes et d'autres pierreries fines. Présentez-vous à la porte, qui est toujours ouverte, et entrez. Nous avons été dans ce château tous tant que nous sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu ni de ce qui nous est arrivé: vous l'apprendrez par vous-même. Ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il nous en coûte à chacun notre oeil droit; et la pénitence dont vous avez été témoin est une chose que nous sommes obligés de faire pour y avoir été. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie d'aventures extraordinaires et on en ferait un gros livre; mais nous ne pouvons vous en dire davantage.»

En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte et dit au sultan des Indes: Comme ma soeur m'a réveillée aujourd'hui un peu plus tôt que de coutume, je commençais à craindre d'ennuyer votre majesté; mais voilà le jour qui paraît à propos et m'impose silence. La curiosité de Schahriar l'emporta encore sur le serment cruel qu'il avait fait.

LVIII NUIT.

Dinarzade ne fut pas si matineuse cette nuit que la précédente: elle ne laissa pas néanmoins d'appeler la sultane avant le jour: Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous prie de continuer l'histoire du troisième calender. Scheherazade la poursuivit ainsi, en faisant toujours parler le calender à Zobéide: