Le malheureux Giafar, qui s'était cru hors de danger, fut accablé de ce nouvel ordre du calife; mais comme il n'osait rien répliquer à ce prince dont il connaissait l'humeur, il s'éloigna de sa présence et se retira chez lui les larmes aux yeux, persuadé qu'il n'avait plus que trois jours à vivre. Il était tellement convaincu qu'il ne trouverait point l'esclave, qu'il n'en fit pas la moindre recherche: «Il n'est pas possible, disait-il, que dans une ville telle que Bagdad, où il y a une infinité d'esclaves noirs, je démêle celui dont il s'agit. À moins que Dieu ne me le fasse connaître comme il m'a déjà fait découvrir l'assassin, rien ne peut me sauver.»
Il passa les deux premiers jours à s'affliger avec sa famille, qui gémissait autour de lui en se plaignant de la rigueur du calife. Le troisième étant venu, il se disposa à mourir avec fermeté, comme un ministre intègre et qui n'avait rien à se reprocher. Il fit venir des cadis et des témoins qui signèrent le testament qu'il fit en leur présence. Après cela, il embrassa sa femme et ses enfants, et leur dit le dernier adieu. Toute sa famille fondait en larmes; jamais spectacle ne fut plus touchant. Enfin, un huissier du palais arriva, qui lui dit que le calife s'impatientait de n'avoir ni de ses nouvelles ni de celles de l'esclave noir qu'il lui avait commandé de chercher. «j'ai ordre, ajouta-t-il, de vous mener devant son trône.» L'affligé vizir se mis en état de suivre l'huissier. Mais comme il allait sortir, on lui amena la plus petite de ses filles, qui pouvait avoir cinq ou six ans. Les femmes qui avaient soin d'elle la venaient présenter à son père, afin qu'il la vît pour la dernière fois.
Comme il avait pour elle une tendresse particulière, il pria l'huissier de lui permettre de s'arrêter un moment. Alors il s'approcha de sa fille, la prit entre ses bras et la baisa plusieurs fois. En la baisant, il s'aperçut qu'elle avait dans le sein quelque chose de gros et qui avait de l'odeur.» Ma chère petite, lui dit-il, qu'avez-vous dans le sein? - Mon cher père, lui répondit-elle, c'est une pomme sur laquelle est écrit le nom du calife notre seigneur et maître. Rihan, notre esclave, me l'a vendue deux sequins.»
Aux mots de pomme et d'esclave, le grand vizir Giafar fit un cri de surprise mêlée de joie, et mettant aussitôt la main dans le sein de sa fille, il en tira la pomme. Il fit appeler l'esclave, qui n'était pas loin, et lorsqu'il fut devant lui: «Maraud, lui dit-il, où as-tu pris cette pomme? - Seigneur, répondit l'esclave, je vous jure que je ne l'ai dérobée ni chez vous ni dans le jardin du commandeur des croyants. L'autre jour, comme je passais dans une rue auprès de trois ou quatre petits enfants qui jouaient, et dont l'un la tenait à la main, je la lui arrachai, et l'emportai. L'enfant courut après moi eu me disant que la pomme n'était pas à lui, mais à sa mère, qui était malade; que son père, pour contenter l'envie qu'elle en avait, avait fait un long voyage d'où il en avait apporté trois; que celle-là en était une qu'il avait prise sans que sa mère en sût rien. Il eut beau me prier de la lui rendre, je n'en voulus rien faire; je l'apportai au logis et la vendis deux sequins à la petite dame votre fille. Voilà tout ce que j'ai à vous dire.»
«Giafar ne put assez admirer comment la friponnerie d'un esclave avait été cause de la mort d'une femme innocente et presque de la sienne. Il mena l'esclave avec lui; et quand il fut devant le calife, il fit à ce prince un détail exact de tout ce que lui avait dit l'esclave, et du hasard par lequel il avait découvert son crime.
«Jamais surprise n'égala celle du calife. Il ne put se contenir ni s'empêcher de faire de grands éclats de rire. À la fin il reprit un air sérieux, et dit au vizir que puisque son esclave avait causé un si étrange désordre, il méritait une punition exemplaire. «Je ne puis en disconvenir, sire, répondit le vizir; mais son crime n'est pas irrémissible. Je sais une histoire plus surprenante d'un vizir du Caire nommé Noureddin[39] Ali, et de Bedreddin Hassan de Balsora. Comme votre majesté prend plaisir à en entendre de semblables, je suis prêt à vous la raconter, à condition que si vous la trouvez plus étonnante que celle qui me donne occasion de vous la dire, vous ferez grâce à mon esclave. - Je le veux bien, repartit le calife; mais vous vous engagez dans une grande entreprise, et je ne crois pas que vous puissiez sauver votre esclave: car l'histoire des pommes est fort singulière.» Giafar, prenant alors la parole, commença son récit dans ces termes:
HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI ET DE BEDREDDIN HASSAN. «Commandeur des croyants, il y avait autrefois en Égypte un sultan grand observateur de la justice, bienfaisant, miséricordieux, libéral, et sa valeur le rendait redoutable à ses voisins. Il aimait les pauvres et protégeait les savants, qu'il élevait aux premières charges. Le vizir de ce sultan était un homme prudent, sage, pénétrant, et consommé dans les belles-lettres et dans toutes les sciences. Ce ministre avait deux fils très-bien faits, et qui marchaient l'un et l'autre sur ses traces: l'aîné se nommait Schemseddin[40] Mohammed[41], et le cadet Noureddin Ali. Ce dernier principalement avait tout le mérite qu'on peut avoir. Le vizir leur père étant mort, le sultan les envoya quérir, et les ayant fait revêtir tous deux d'une robe de vizir ordinaire: «J'ai bien du regret, leur dit-il, de la perte que vous venez de faire. Je n'en suis pas moins touché que vous-mêmes. Je veux vous le témoigner, et comme je sais que vous demeurez ensemble et que vous êtes parfaitement unis, je vous gratifie l'un et l'autre de la même dignité. Allez, et imitez votre père.»
«Les deux nouveaux vizirs remercièrent le sultan de sa bonté, et se retirèrent chez eux, où ils prirent soin des funérailles de leur père. Au bout d'un mois ils firent leur première sortie, ils allèrent pour la première fois au conseil du sultan; et depuis ils continuèrent d'y assister régulièrement les jours qu'il s'assemblait. Toutes les fois que le sultan allait à la chasse, un des deux frères l'accompagnait, et ils avaient alternativement cet honneur. Un jour qu'ils s'entretenaient après le souper de choses indifférentes, c'était la veille d'une chasse où l'aîné devait suivre le sultan, ce jeune homme dit à son cadet: «Mon frère, puisque nous ne sommes point encore mariés, ni vous ni moi, et que nous vivons dans une si bonne union, il me vient une pensée: épousons tous deux en un même jour deux soeurs que nous choisirons dans quelque famille qui nous conviendra. Que dites-vous de cette idée? - Je dis, mon frère, répondit Noureddin Ali, qu'elle est bien digne de l'amitié qui nous unit. On ne peut pas mieux penser; et pour moi, je suis prêt à faire tout ce qu'il vous plaira. - Oh! ce n'est pas tout encore, reprit Schemseddin Mohammed; mon imagination va plus loin: supposé que nos femmes conçoivent la première nuit de nos noces, et qu'ensuite elles accouchent en un même jour, la vôtre d'un fils et la mienne d'une fille, nous les marierons ensemble quand ils seront en âge. - Ah! pour cela, s'écria Noureddin Ali, il faut avouer que ce projet est admirable! Ce mariage couronnera notre union, et j'y donne volontiers mon consentement. Mais mon frère, ajouta-t-il, s'il arrivait que nous fissions ce mariage, prétendriez-vous que mon fils donnât une dot à votre fille? - Cela ne souffre pas de difficulté, repartit l'aîné, et je suis persuadé qu'outre les conventions ordinaires du contrat de mariage, vous ne manqueriez pas d'accorder en son nom, au moins trois mille sequins, trois bonnes terres et trois esclaves. - C'est de quoi je ne demeure pas d'accord, dit le cadet. Ne sommes-nous pas frères et collègues revêtus tous deux du même titre d'honneur? D'ailleurs ne savons-nous pas bien, vous et moi, ce qui est juste? Le mâle étant plus noble que la femelle, ne serait-ce pas à vous à donner une grosse dot à votre fille? À ce que je vois, vous êtes homme à faire vos affaires aux dépens d'autrui.
«Quoique Noureddin Ali dit ces paroles en riant, son frère, qui n'avait pas l'esprit bien fait, en fut offensé: «Malheur à votre fils! dit-il avec emportement, puisque vous l'osez préférer à ma fille. Je m'étonne que vous ayez été assez hardi pour le croire seulement digne d'elle. Il faut que vous ayez perdu le jugement pour vouloir aller de pair avec moi, en disant que nous sommes collègues. Apprenez, téméraire, qu'après votre impudence, je ne voudrais pas marier ma fille avec votre fils, quand vous lui donneriez plus de richesses que vous n'en avez.» Cette plaisante querelle de deux frères sur le mariage de leurs enfants qui n'étaient pas encore nés, ne laissa pas d'aller fort loin. Schemseddin Mohammed s'emporta jusqu'aux menaces: «Si je ne devais pas, dit-il, accompagner demain le sultan, je vous traiterais comme vous le méritez; mais, à mon retour, je vous ferai connaître s'il appartient à un cadet de parler à son aîné aussi insolemment que vous venez de faire.» À ces mots, il se retira dans son appartement, et son frère alla se coucher dans le sien.
«Schemseddin Mohammed se leva le lendemain de grand matin et se rendit au palais, d'où il sortit avec le sultan, qui prit son chemin au-dessus du Caire, du côté des Pyramides. Pour Noureddin Ali, il avait passé la nuit dans de grandes inquiétudes, et après avoir bien considéré qu'il n'était pas possible qu'il demeurât plus longtemps avec un frère qui le traitait avec tant de hauteur, il forma une résolution. Il fit préparer une bonne mule, se munit d'argent, de pierreries et de quelques vivres, et ayant dit à ses gens qu'il allait faire un voyage de deux ou trois jours et qu'il voulait être seul, il partit.