«Le pâtissier qui avait adopté Bedreddin Hassan était mort depuis quelques années, et lui avait laissé, comme à son héritier, sa boutique avec tous ses autres biens. Bedreddin était donc alors maître de la boutique, et il exerçait la profession de pâtissier si habilement qu'il était en grande réputation dans Damas. Voyant que tant de monde assemblé devant sa porte regardait avec beaucoup d'attention Agib et l'eunuque noir, il se mit à les regarder aussi.»
Scheherazade, à ces mots, voyant paraître le jour, se tut, et Schahriar se leva fort impatient de savoir ce qui se passerait entre Agib et Bedreddin. La sultane satisfit son impatience sur la fin de la nuit suivante, et reprit ainsi la parole:
LXXXIX NUIT.
«Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jeté les yeux particulièrement sur Agib, se sentit aussitôt tout ému sans savoir pourquoi. Il n'était pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante beauté de ce jeune garçon: son trouble et son émotion avaient une autre cause qui lui était inconnue: c'était la force du sang qui agissait dans ce tendre père, lequel, interrompant ses occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: «Mon petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites-moi la grâce d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma façon, afin que pendant ce temps-là j'aie le plaisir de vous admirer à mon aise.» Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que les larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et se tournant vers l'eunuque: «Ce bon homme, lui dit-il, a une physionomie qui me plaît, et il me parle d'une manière si affectueuse que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite. Entrons, chez lui et mangeons de sa pâtisserie. - Ah! vraiment, lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de vizir comme vous entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger. Ne croyez pas que je le souffre. - Hélas! mon petit seigneur, s'écria alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté.» Puis, s'adressant à l'eunuque: «Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empêchez pas ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande. Ne me donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur d'entrer avec lui chez moi, et par là vous ferez connaître si vous êtes brun au-dehors comme la châtaigne, vous êtes blanc aussi au- dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes?» L'eunuque se mit à rire à ce discours, et demanda à Bedreddin ce que c'était que ce secret. «Je vais vous l'apprendre,» répondit-il. Aussitôt il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs, disant que c'était par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes et de tous les grands, était en sûreté. L'eunuque fut charmé de ces vers, et cessant de résister aux prières de Bedreddin, laissa entrer Agib en sa boutique et y entra aussi lui-même.
«Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d'avoir obtenu ce qu'il avait désiré avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il avait interrompu: «Je faisais, dit-il, des tartes à la crème; il faut, s'il vous plaît, que vous en mangiez; je suis persuadé que vous les trouverez excellentes, car ma mère, qui les fait admirablement bien, m'a appris à les faire, et l'on vient en prendre chez moi de tous les endroits de cette ville.» En achevant ces mots, il tira du four une tarte à la crème, et après avoir mis dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant Agib, qui la trouva délicieuse. L'eunuque, à qui Bedreddin en présenta, en porta le même jugement.
«Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait Agib avec une grande attention, et se représentant, en le regardant, qu'il avait peut-être un semblable fils de la charmante épouse dont il avait été si tôt et si cruellement séparé, cette pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparait à taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage à Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa curiosité, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner sous les tentes de son aïeul, l'emmena dès qu'il eut mangé. Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil; il ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.»
Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, cessa de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva résolu de l'entendre tout entière, et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce temps-là.
XC NUIT.
Le lendemain avant le jour, Dinarzade réveilla sa soeur, qui reprit ainsi son discours: «Bedreddin Hassan, continua le vizir Giafar, courut donc après Agib et l'eunuque, et les joignit avant qu'ils fussent arrivés à la porte de la ville. L'eunuque, s'étant aperçu qu'il les suivait, en fut extrêmement surpris: «Importun que vous êtes, lui dit-il en colère, que demandez-vous? - Mon bon ami, lui répondit Bedreddin, ne vous fâchez pas: j'ai hors de la ville une petite affaire dont je me suis souvenu, et à laquelle il faut que j'aille donner ordre.» Cette réponse n'apaisa point l'eunuque, qui, se tournant vers Agib, lui dit: «Voilà ce que vous m'avez attiré; je l'avais bien prévu que je me repentirais de ma complaisance; vous avez voulu entrer dans la boutique de cet homme; je ne suis pas sage de vous l'avoir permis. - Peut-être, dit Agib, a-t-il effectivement affaire hors de la ville, et les chemins sont libres pour tout le monde.» En disant cela, ils continuèrent de marcher l'un et l'autre sans regarder derrière eux, jusqu'à ce qu'étant arrivés près des tentes du vizir, ils se retournèrent pour voir si Bedreddin les suivait toujours. Alors Agib, remarquant qu'il était à deux pas de lui, rougit et pâlit successivement selon les divers mouvements qui l'agitaient. Il craignait que le vizir son aïeul ne vînt à savoir qu'il était entré dans la boutique d'un pâtissier et qu'il y avait mangé. Dans cette crainte, ramassant une assez grosse pierre qui se trouva à ses pieds, il la lui jeta, le frappa au milieu du front et lui couvrit le visage de sang: après quoi, se mettant à courir de toute sa force, il se sauva sous les tentes avec l'eunuque, qui dit à Bedreddin Hassan qu'il ne devait pas se plaindre de ce malheur qu'il avait mérité, et qu'il s'était attiré lui-même.
«Bedreddin reprit le chemin de la ville en étanchant le sang de sa plaie avec son tablier, qu'il n'avait pas ôté. «J'ai tort, disait- il en lui-même, d'avoir abandonné ma maison pour faire tant de peine à cet enfant, car il ne m'a traité de cette manière que parce qu'il a cru sans doute que je méditais quelque dessein funeste contre lui.» Étant arrivé chez lui, il se fit panser, et se consola de cet accident en faisant réflexion qu'il y avait sur la terre des gens encore plus malheureux que lui.»