MDCCCLXVIII

LES ROMANS
DE
LA TABLE RONDE.

INTRODUCTION.

Le nom de Romans de la Table ronde appartient à une série de livres écrits en langue française, les uns en vers, les autres en prose, et consacrés, soit à l'histoire fabuleuse d'Uter-Pendragon et de son fils Artus, soit aux aventures d'autres princes et vaillants chevaliers, contemporains présumés de ces rois. Ces livres ont offert, durant les quatre siècles littéraires du Moyen âge, la théorie de la perfection chevaleresque: on se plut, dans un grand nombre de familles baronnales, à donner aux enfants, même sur les fonts de baptême, le nom de ces héros imaginaires, auxquels on attribua des armoiries, pour avoir le plaisir de les leur emprunter. On alla plus loin encore, en plaçant sous leur patronage les joutes, les tournois, parfois même les combats judiciaires. Dans cet ordre de compositions, un certain nombre de traditions religieuses, particulières à l'église gallo-bretonne, devinrent le tronc d'où parurent s'échapper les récits primitifs, comme autant de branches et de rameaux. Disposition réellement fort habile, quoique peut-être elle se soit présentée d'elle-même, pour donner une apparence de sincérité aux inventions les plus incroyables et les plus éloignées de toute espèce de vraisemblance.

On est aujourd'hui d'accord sur l'origine de ces fameuses compositions. Elles sont comme le reflet des traditions répandues au douzième siècle parmi les Bretons d'Angleterre et de France. Le courant de ces traditions provenait lui-même de trois sources distinctes:—les souvenirs de la longue résistance des Bretons insulaires à la domination saxonne;—les lais ou chants poétiques échappés à l'oubli des anciennes annales, et dont l'imagination populaire était journellement bercée;—les légendes relatives soit à l'établissement de la foi chrétienne dans la Bretagne insulaire, soit à la possession et à la perte de certaines reliques. Encore faut-il ajouter à ces trois sources patriotiques un certain nombre d'émanations orientales, répandues en France et surtout en Bretagne, dès le commencement du douzième siècle, par les pèlerins de la Terre sainte, les Maures d'Espagne et les Juifs de tous les pays.

Nos romans représentent donc assez bien l'ensemble des traditions historiques, poétiques et religieuses des anciens Bretons, toutefois modifiées plus ou moins, à leur entrée dans les littératures étrangères. Étudier les Romans de la Table ronde, c'est, d'un côté, suivre le cours des anciennes légendes bretonnes; et, de l'autre, observer les transformations auxquelles ces légendes ont été soumises en pénétrant, pour ainsi dire, la littérature des autres pays. Le même fond s'est coloré de nuances distinctes, en passant de l'idiome original dans chacun des autres idiomes. Mais je n'ai pas l'intention de suivre les Récits de la Table Ronde dans toutes les modifications qu'ils ont pu subir: je laisse à d'autres écrivains, plus versés dans la connaissance des langues germaniques, le soin d'en étudier la forme allemande, flamande et même anglaise. La France les a pris dans le fond breton et les a révélés aux autres nations, en offrant par son exemple les moyens d'en tirer parti: j'ai borné le champ de mes recherches aux différentes formes que les traditions bretonnes ont revêtues dans la littérature française. La carrière est encore assez longue, et si j'arrive heureusement au but, la voie se trouvera frayée pour ceux qui voudront se rendre compte des compositions du même ordre, dans les autres langues de l'Europe.

I.
LES LAIS BRETONS.

C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux, décorés par lui du nom d'Historia Britonum. Je dirai tout à l'heure si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre anciennement écrit en breton;—s'il n'avait eu d'autre guide qu'un livre purement latin;—s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte primitif. Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'eût consulté qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits ajoutés à ce premier document aient été l'œuvre de son imagination. Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons répétaient les récits dont les romanciers français devaient s'emparer plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons.

Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable. Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle, Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc Richard Ier se répandît dans le monde, conjurait les harpeurs armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien établi que les Bretons de France