Rolans appelle ses quatre compaignons,
Estout de Lengres, Berengier et Hatton,
Et un dansel qui Graelent ot non,
Nés de Bretaigne, parens fu Salemon.
Rois Karlemaine l'avoit en sa maison
Nourri d'enfance, mout petit valeton.
Ne gisoit mès se en sa chambre non.
Sous ciel n'a home mieux viellast un son,
Ne mieux déist les vers d'une leçon.

Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons. Nos poëtes français les connaissaient au moins de nom; mais ils aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec celui de l'auteur ou du compositeur.

De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que la tradition attribuait à Tristan, tels que le lai Mortel, les lais de Pleurs, des Amans et du Chevrefeuil. Tristan lui-même, dans un des anciens poëmes consacrés à ses aventures et dont il ne reste malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa maîtresse ces compositions:

Onques n'oïstes-vous parler
Que moult savoie bien harper?
Bons lais de harpe vous apris,
Lais bretons de nostre païs.

Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle occasion Tristan avait trouvé le lai du Chevrefeuil: il en était, dit-elle, d'Iseut et de Tristan,

Come del chevrefeuil estoit
Qui à la codre se prenoit.
Ensemble pooient bien durer,
Mais qui les vousist desevrer,
Li codres fust mors ensement
Com li chievres, hastivement.
«Bele amie, si est de nus:
Ne vus sans mei, ne jo sans vus.»
Pour les paroles remembrer,
Tristans qui bien savoit harper
En avoit fet un novel lai;
Assez briefment le numerai:
Gottlief, l'apelent en engleis,
Chievre le noment en franceis.

Or ce lai du Chevrefeuil était déjà regardé au douzième siècle comme un des plus anciens. L'auteur de la geste des Loherains le fait chanter dans un banquet nuptial:

Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant;
Bondissent timbre, et font feste moult grant
Harpes et gigues et jugléor chantant.
En lor chansons vont les lais vielant
Que en Bretaigne firent li amant.
Del Chevrefoil vont le sonet disant
Que Tristans fist que Iseut ama tant.

Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de France, dans sa version du lai de l'Espine, parle d'un Irlandais qui chantait l'histoire d'Orphée:

Le lai escoutent d'Aelis
Que un Irois doucement note[3].
Mout bien le sonne ens sa rote.
Après ce lai autre comence.
Nus d'eux ne noise ne ne tense.
Le lai lor sone d'Orféi;
Et quant icel lai est feni,
Li chevalier après parlerent,
Les aventures raconterent
Qui soventes fois sont venues,
Et par Bretagne sont séues.