Le lendemain, de grand matin, voilà monseigneur Gauvain qui revient à la seconde porte. «Je ne puis vous ouvrir encore, dit la guette; mais, si quelqu'un de vous avait été mis aux lettres, vous feriez bien de voir ce que la première enceinte contient.» Gauvain répond en montrant le frère convers, et la guette descendant aussitôt sort de la seconde enceinte par la poterne et revient introduire les chevaliers dans le cimetière. Là se trouvaient de nombreuses lames que le seigneur du château avait couvertes d'inscriptions fausses, afin que, la nouvelle en arrivant au roi Artus, ce prince vînt se faire prendre en essayant de venger ses amis. Le convers lut à plusieurs reprises: Ci-gît tel, et voici son image. Sur le mur qui abritait les rangées de tombes, il leur était aisé de voir autant de heaumes, apparemment ceux des chevaliers dont les corps reposaient plus bas. Ces chevaliers étaient de la maison du roi; mais la plupart vivaient encore.

Pendant que les dix chevaliers les regrettaient, le frère convers s'arrêtait devant une dalle posée au milieu du cimetière. Les lettres disaient: Ci-gît le meilleur des bons, celui qui conquit la Douloureuse garde. «Ah! dit Gauvain, c'est le nouvel adoubé, dont le frère d'Aiglin des Vaux nous a raconté les prouesses.» Et ils répandirent de nouvelles larmes sur la funeste destinée d'un chevalier qui, s'il eût vécu, aurait, pensaient-ils, effacé la renommée de tous ceux de la Table ronde.

XXII.

Gauvain ne pouvait douter de la mort du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde. Il rentrait tristement avec ses compagnons, quand il fait rencontre d'un baron entre deux âges et de haute mine, qui leur demande qui ils étaient. «Pourquoi, dit Gauvain, tenez-vous à le savoir?—Pour vous être peut-être de bon secours.—Eh bien, j'ai nom Gauvain, le neveu du roi Artus.—Qui vous donne l'air si désolé?—La mort de plusieurs de nos amis que nous venons d'apprendre.—Le pays en effet est loin d'être sûr, depuis que le châtelain de la Douloureuse garde a été contraint d'abandonner la place. Il a juré de faire payer son malheur au monde entier: mais venez héberger chez moi; mon château ne redoute aucune attaque, vous y serez en pleine sécurité. D'ailleurs je dois vous dire que vous avez été trompés et, que je pourrai vous rejoindre aux amis dont on vous a montré la tombe.—Pour les revoir, s'écrie Gauvain, j'irais volontiers au bout du monde.—Suivez-moi donc.»

Ils côtoyèrent pendant quelque temps la rivière d'Hombre et arrivèrent en face d'une île sur laquelle se dressait un château. Une nacelle attachée au rivage les transporta; le baron inconnu les conduisit dans une tour où des écuyers vinrent les désarmer en leur présentant de belles robes fourrées. On leur proposa ensuite de visiter le château: ils montèrent au solier ou étage supérieur. Tout à coup ils se voient entourés de chevaliers armés de toutes pièces qui les avertissent, en levant les épées, de ne pas résister. Comment se seraient-ils défendus? ils étaient désarmés. Gauvain se laissa lier les mains; mais Galegantin le Gallois, moins patient, s'élança sur un des fer-vêtus, le renversa et lui prit son épée. Vingt autres fondent sur lui, le terrassent et lui font de larges blessures. Ainsi tous furent liés et poussés au bas des degrés, jusqu'à l'entrée de la cuisine où le seigneur châtelain hâtait le manger. «Traître! lui cria Yvain l'avoutre, est-ce l'hôtel que vous nous aviez promis?—Assurément, répond le châtelain; n'êtes-vous pas dans une des plus fortes maisons de la Grande-Bretagne? Je vous ai parlé des compagnons que vous croyez déjà dans l'autre monde; vous allez les revoir.» Il donne ordre à ses gens de conduire et enfermer ses nouveaux prisonniers dans un souterrain profond où depuis longtemps gémissaient le roi Ydier, Guiffrey de Lamballe, Yvain de Lionel, Caradoc de Karmesin, Kaeddin le petit, Keu d'Estraus, Giflet fils de Do de Carduel, Dodinel le sauvage, le duc Talas, Madot de la Porte et Lohos, le fils du roi Artus et de la belle Lisamor de Caradigan. Ce fut un grand sujet de joie et de douleur pour tous ces bons chevaliers; heureux de se retrouver, dolents de se voir tous à la merci du plus félon des hommes.

XXIII.

Revenons au Blanc chevalier. Il avait conquis la Douloureuse garde, mais n'avait pas le secret des enchantements qui en maintenaient les mauvaises coutumes. Il s'était installé dans les salles d'honneur, avec la demoiselle du lac qui lui avait apporté les trois écus. Comme il était assis devant une table couverte d'un excellent manger, il entend les gémissements d'une autre demoiselle qui, passant rapidement sous les murs, prononçait en pleurant les noms de Gauvain, d'Yvain et de leurs compagnons: elle suivait la route de Galles. Le Blanc chevalier repousse la table et demande ses armes. «Où voulez-vous aller? dit la demoiselle du lac; ne faut-il pas que vous demeuriez ici quarante jours?—Je veux aller en quête de monseigneur Gauvain et de monseigneur Yvain, mon maître.—Je vous suivrai.—Non, demoiselle; au nom de votre dame qui est aussi la mienne, veuillez attendre ici mon retour qui ne devra pas, je l'espère, tarder beaucoup.»

Cela dit, il presse son cheval et rejoint la demoiselle éplorée. Après l'avoir saluée: «Pour Dieu! que parliez-vous de monseigneur Gauvain?—Ah! s'écrie-t-elle, je vous reconnais; soyez le bien venu, Fils de roi! J'avais un message à fournir auprès de vous; mais à l'entrée du château on m'annonça votre mort, on m'indiqua votre sépulture; je revenais fort affligée, quand, pour comble de deuil, j'appris que monseigneur Gauvain, lui dixième, était prisonnier de Brandus. Le traître les a conduits dans son châtelet des Îles, à bon droit surnommé la Prison douloureuse, et vous seul pourrez les en tirer.—Dites-moi, demoiselle, quel était votre message?—Ma dame m'avait chargée de vous recommander de garder votre cœur d'un amour indigne de vous; car il vous empêcherait de monter en prix. La valeur des chevaliers grandit ou diminue en raison de la bonté, de la valeur de la dame qu'ils font vœu d'aimer.»

Le Blanc chevalier ne répond pas, mais se laisse conduire en vue de l'île où Brandus retenait les dix chevaliers. Sur le conseil de la demoiselle, il s'arrête dans le bois qui touchait à la rivière d'Hombre, pour voir sans être vu ceux qui entraient dans l'île. Bientôt d'une nef descendent quinze fer-vêtus, qui prennent le chemin de la Douloureuse garde. Le Blanc chevalier, la poitrine couverte de l'écu aux trois bandes vermeilles, lance son cheval; les hommes de Brandus s'effrayent, rebroussent chemin, se pressent à qui rentrera plus vite dans la nef. Le Blanc chevalier jette morts sanglants les plus attardés; mais Brandus en fut quitte cette fois pour la peur, regagna la nef et se mit au large.

Le Blanc chevalier revint tristement dans la Douloureuse garde par une fausse poterne[35]. À son retour il apprit que la reine et le roi, impatients de savoir si la Douloureuse garde était réellement conquise, étaient arrivés dans le bourg, et ne comprenaient pas qu'on s'obstinât à tenir les portes fermées[36]. Il se hâta d'avertir la guette de laisser entrer le roi et la reine. Mais Artus tombait fréquemment dans une rêverie dont on n'osait le tirer. Ce jour-là, au commencement de Tierce, il était dans son pavillon, la tête inclinée, l'esprit perdu en imaginations qui lui firent oublier d'envoyer à la Douloureuse garde. Vainement les gens du château, qui espéraient aussi de lui leur délivrance, criaient du haut des murs: «Roi Artus, l'heure passe, l'heure passe!» Il n'entendait rien. La reine dont l'oreille était plus éveillée, voulant savoir quelle était la raison de ces cris, arriva devant la porte, comme le Blanc chevalier, après avoir été visiter les pavillons tendus dans le bourg, revenait au château; il la reconnut, et fut assez maître de lui pour dire: «Dame, Dieu vous bénisse!—Vous aussi, répond-elle.—Voulez-vous entrer ici?—Assurément, sire chevalier.—Ouvrez!» crie-t-il à la guette: mais, ne sachant plus ce qu'il fait, il pousse son cheval sous la voûte; la guette laisse retomber derrière lui les battants, et la reine reste à la porte. Pour lui, sans mot dire il monte à la guérite et regarde avec une sorte d'extase la reine qui ne comprend rien à l'insulte qu'on lui a faite. Enfin, au bruyant retentissement de la porte qu'on referme, le roi Artus sortit de sa rêverie, et appelant messire Keu: «Sénéchal, dit-il, allez voir si l'on veut enfin ouvrir.» Keu rencontre la reine encore émue de ce qui lui était arrivé. Elle lui conte son aventure, et le sénéchal apercevant à la guérite le Blanc chevalier: «Sire chevalier, dit-il, c'est à vous grande vilenie d'avoir ainsi gabé la reine.» L'autre n'entendait rien, mais la demoiselle du lac qui l'avait conduit à la Prison douloureuse arrivant à lui: «Êtes-vous sourd? dit-elle; n'entendez-vous pas les reproches de ce chevalier?—Quel chevalier?—Là, devant vous.—Ah! sénéchal, que voulez-vous?—Je vous blâme d'avoir fait deux hontes: à madame la reine en la laissant dehors, à moi en ne me répondant pas.» Ces mots navrent de douleur le Blanc chevalier, et s'en prenant à la guette: «Malheureux! ne t'avais-je pas commandé d'ouvrir à madame la reine? Sans tes cheveux blancs je te clouerais de cette épée contre la porte. Ouvre désormais à tous ceux qui se présenteront.»