Il prit congé d'eux, se rendit de ce pas à la maison religieuse de la Tombe-Lucan, où il avait averti ses écuyers de l'attendre, avant d'entreprendre la conquête de la Douloureuse garde. Cependant arrivait dans ce fameux château monseigneur Gauvain, monseigneur Yvain et les autres prisonniers de Brandus. Grande fut la joie du roi Artus, en baisant son cher neveu et tous ses compagnons. «Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il.—Sire, nous ne le savons pas bien. Un chevalier félon nous a conduits dans son château et nous a retenus prisonniers, après nous avoir fait déposer nos armes. Un chevalier inconnu nous a délivrés en nous recommandant de saluer de sa part le roi et la reine. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il porte un écu d'argent à trois bandes vermeilles.—C'est donc, dit la reine, le chevalier qui sortit hier du château et que les gens qui sont retenus ici vous criaient d'arrêter. L'avez-vous vu désarmé?—Non, madame; il ne voulut pas ôter son heaume, sans doute afin de n'être pas reconnu.

«—Je n'ai maintenant, dit le roi, aucune raison de séjourner ici plus longtemps.—Comment! sire,» lui dit vivement la première demoiselle du Lac, «pouvez-vous partir sans avoir le secret des aventures de ce château?—Je ne vois pas, fait le roi, le moyen de les apprendre; mais si je connaissais celui de vous délivrer, je ne me laisserais arrêter par aucun danger. Dites ce qu'il faudrait faire pour cela.—Sire, je ne puis être délivrée que par le chevalier que vous avez laissé partir.—Mais, fit alors messire Gauvain, vous le connaissez donc?—Assurément.—Ainsi, vous pouvez nous apprendre qui il est?—J'ai promis de le taire; je pourrai seulement vous aider à le découvrir.—Moi, je jure de ne m'arrêter qu'après l'avoir trouvé[37].» Ce vœu fut peu agréable au roi; car, avant de s'éloigner, Gauvain lui avait rappelé que le prince Galehaut, fils de la Géante et prince des Îles étranges, s'était promis d'obliger bientôt les barons bretons et leur roi lui-même à le reconnaître pour suzerain[38], et qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour tenter de l'arrêter sur les marches du Galore. «Ah! beau neveu, dit le roi, comment songez-vous à nous quitter?—Sire, je l'ai juré; et vous devez autant que moi désirer de connaître le nouveau seigneur de céans. Je ne tarderai pas sans doute à vous satisfaire.» Cela dit, ils se séparèrent; le roi fort inquiet d'un départ qui pouvait le priver de son meilleur chevalier dans la guerre qu'il allait soutenir.

XXV.

Nous avons vu que le Blanc chevalier, quand il avait laissé Gauvain chez l'ermite du Plessis, était allé reprendre ses écuyers qui l'attendaient à la Tombe-Lucan. Il chevaucha quelques jours sans trouver aventure: enfin, dans une épaisse forêt où il s'était engagé, il entendit un grand bruit, puis vit un chevalier qui traînait à la queue de son cheval un homme en chemise, les yeux bandés, les mains liées derrière le dos: à son cou était nouée par les cheveux la tête sanglante d'une femme. Il se sentit ému de grande pitié: «Qui êtes-vous?» demande-t-il au malheureux qu'on traînait ainsi.—«Je suis à la reine de la Grande-Bretagne.—Sire, dit aussitôt le Blanc chevalier à celui qui tenait les rênes, est-ce là le traitement qu'on doit infliger à chrétien?—On lui ferait, dit l'autre, pis encore, si on lui rendait justice. Il m'a honni dans ma femme épousée, celle dont il soutient la tête.—N'en croyez rien, chevalier. Jamais je n'eus telle pensée à l'égard de sa femme.—Puisqu'il nie, chevalier, au lieu de vous venger de vos propres mains, que ne l'accusez-vous en cour? ne redoutez-vous pas la reine, à laquelle il appartient?—Il n'y a pas de reine qui m'empêche de venger ma honte.—C'est donc moi qui le protégerai: je le prends sous ma garde.» En même temps, il débande les yeux du patient; l'autre recule, revient et reçoit dans les reins une pointe de lance qui l'abat mort aux pieds de son cheval. Ceux qui l'accompagnaient prennent la fuite et le Blanc chevalier présentant le cheval conquis à celui qu'il venait de venger: «Montez, dit-il, et suivez-moi.—Sire chevalier, si vous le trouviez bon, je gagnerais mon logis, pour me saigner et ventouser avant de retourner près de la reine. Et comment lui nommerai-je mon libérateur?—Vous lui deviserez mon écu, cela suffira.» Ils se quittèrent, et quand la reine, à quelques jours de là, apprit de la bouche du chevalier ce qui lui était arrivé, elle n'eut pas de peine à deviner que le libérateur était encore le vainqueur de la Douloureuse garde.

On était au mois d'août, la sécheresse était grande. Chemin faisant, le Blanc chevalier rêvait profondément, et nous n'avons pas besoin de dire quel était le sujet de sa rêverie. Son cheval, qu'il ne dirigeait plus, entre dans un bourbier nouvellement desséché, pose les pieds dans une profonde crevasse, bronche, tombe et l'entraîne sous lui. Les écuyers accourus le trouvent embarrassé sous les flancs de l'animal. On le dégage avec peine, on relève le cheval, et, comme il venait de remonter, il fait rencontre d'un homme de religion auquel il demande la voie de la maison la plus voisine. «Écoutez, dit le saint homme, un bon conseil. Ne chevauchez jamais après les Nones du samedi; autrement il vous arrivera plus de mal que de bien.» Il les mène dans l'abbaye où lui-même était reclus; le Blanc chevalier y resta dix jours, baigné, ventousé, mais non guéri. En quittant cette maison, il échangea l'écu d'argent à trois bandes vermeilles pour un autre de sinople à la bande blanche de belic; ne voulant plus rien devoir aux vertus surnaturelles du premier écu.

Le jour même, il rencontre un chevalier armé qui lui demande à qui il est.—«Au roi Artus.—Dites alors au plus vain des rois. Sa maison est le rendez-vous de tous les vaniteux. L'autre jour un chevalier navré avait fait jurer à l'un de ceux qui vivent à cette cour, qu'il le vengerait de quiconque dirait mieux aimer que lui celui qui l'avait navré: c'était un engagement bien déraisonnable; Gauvain lui-même n'en serait pas venu à son honneur.—Seriez-vous, sire chevalier, de ceux qui aiment moins le navré que celui qui l'avait navré?—Oui, sans doute.—Et moi, je suis celui qui fit le serment dont vous parlez. Confessez que vous aimez mieux le navré.—Je ne mentirai pour rien au monde.—Défendez-vous donc.»

Ils prennent du champ, reviennent et se frappent rudement; ils font plier sous eux les arçons: mais le glaive du Chevalier malade perce l'écu, s'ouvre passage dans le haubert, et y laisse le fer et le bois. Ils tombent de cheval en même temps; le Chevalier malade relevé le premier s'élance sur l'autre chevalier l'épée haute. Mais il ne trouve plus qu'un corps inerte; l'âme s'en était allée.

Il remonte à grand'peine, et gagne lentement la forêt. Ses écuyers rassemblent des branches et des rameaux, en forment une litière qu'ils enferment dans un merveilleux tissu de soie, présent de la Dame du lac. Après avoir doucement couché leur seigneur, ils attachent à la litière deux beaux palefrois et se remettent lentement en marche.

XXVI.

Messire Gauvain, de son côté, avait commencé sa quête. Après avoir erré quinze jours sans rien apprendre du chevalier vainqueur de la Douloureuse garde, il fit rencontre d'une demoiselle à laquelle il ne manqua pas de demander nouvelles de celui qu'il cherchait. C'était précisément la pucelle que la Dame du lac avait envoyée au Blanc chevalier pour lui indiquer le chemin de la Prison douloureuse. «Ah! dit-elle, vous êtes monseigneur Gauvain qui nous aviez laissées dans la Douloureuse garde!—Ce n'était pas à moi, demoiselle, à vous en tirer: mais enfin quelles nouvelles de notre chevalier?—Suivez votre chemin; peut-être en apprendrez-vous quelque chose.» Cela dit, elle laissa Gauvain à l'entrée d'une forêt.