La reine monta, et Galehaut s'en revint au roi qui lui proposa de faire des deux camps un seul. On convint de ranger les tentes sur les bords de la rivière, de façon à ne laisser entre les hommes de Galehaut et les Bretons que l'intervalle du gué. Puis, Galehaut revint raconter à son ami ce qu'il avait fait, les vœux exprimés par le roi et par Gauvain, la réponse enjouée de la reine, enfin le désir qu'elle avait témoigné de le voir. «J'ai soutenu que je vous croyais retourné dans mon pays; la reine m'a fait promettre de vous inviter à revenir le plus tôt possible. Que ferez-vous maintenant? Auriez-vous honte de voir la reine?»

Le Noir chevalier ému de ce qu'il entendait fut quelque temps sans répondre. Enfin: «Cher sire, dit-il, vous avez tout pouvoir sur moi; voyez ce qu'il me convient de faire.—Moi, je pense que vous devez répondre au vœu de la reine.—Que ce soit alors le plus secrètement du monde.—Oh! remettez-vous sur moi du reste.» Galehaut mande aussitôt au Roi des cent chevaliers de faire replier les tentes, de lever les lices de fer et de tout disposer en face des tentes bretonnes, de façon qu'il n'y ait que la rivière entre deux.

Il reprend ensuite le chemin de la tente du roi. La reine, des fenêtres de la bretèche, le vit approcher et, descendant aussitôt au-devant de lui, elle s'informe des nouvelles: «Dame, j'en ai tant fait que je dois bien craindre de perdre, pour vous, ce que j'aime le plus au monde.—Oh! ce que vous perdrez à cause de moi, je vous le rendrai au cent double: quand viendra-t-il?—Le plus tôt qu'il pourra; je l'ai envoyé quérir.—Nous verrons: si vous le voulez bien, il sera demain ici.» Elle remonta dans la bretèche et Galehaut revint à son ami.

Plusieurs jours passèrent sans que l'impatience de la reine fût satisfaite. «Le Noir chevalier, lui disait Galehaut, est prévenu; il est sans doute en chemin, le voyage est long, il ne tardera guère.» Et la reine, qui devinait la vérité, lui reprochait de vouloir lui faire perdre toute patience.

Enfin, un matin, il dit à son ami: «Il n'y a plus à s'en défendre, il faut que vous voyiez la reine.—Faites alors que personne ne s'en aperçoive: maints chevaliers autour du roi m'ont déjà vu et ne manqueraient pas de me reconnaître.» Galehaut appelant alors son sénéchal: «Je vous avertirai bientôt, lui dit-il, de venir me joindre dans le camp du roi; vous prendrez avec vous mon compagnon, sans vous laisser approcher l'un ou l'autre.—Je ferai votre plaisir.» Puis il se rend chez le roi, et dès que la reine le voit: «Quelles nouvelles?—Dame, assez bonnes. La fleur des chevaliers est arrivée.—Je pourrai donc le voir sans que nul autre que vous le sache?—Ainsi l'entendons-nous: il a toutes les peurs du monde d'être reconnu.—Il était donc déjà venu en cour? Cela redouble mon désir de le voir.—Madame, il viendra cette nuit même, à la chute du jour. Voyez vous là-bas, dans les prés, cet endroit ombragé d'arbrisseaux? Nous pourrons nous y arrêter en petite compagnie.—Galehaut, vous parlez bien: plût à Dieu que la nuit fût déjà proche!» Ils se mettent à rire, la reine lui prend les mains, et la dame de Malehaut, qui les suit de l'œil, remarque que l'intimité s'est faite entre eux bien vite.

Dans son impatience de voir arriver la fin du jour, la reine va et vient, parle et folâtre, pour tromper le temps. Après souper, aux premières approches de la nuit, elle prend Galehaut par les mains en faisant signe à la dame de Malehaut et à Laure de Carduel de l'accompagner. Ils se dirigent vers l'endroit désigné, et, tout en marchant, Galehaut appelle un écuyer et lui dit d'aller avertir son sénéchal de venir les retrouver dans l'endroit où ils allaient s'arrêter. «Eh quoi! dit vivement la reine, est-ce votre sénéchal que vous me présenterez?—Non, madame, mais ils viendront ensemble.» Parlant ainsi, ils arrivèrent aux arbres et s'assirent; Galehaut et la reine d'un côté, à peu de distante des deux dames, légèrement surprises de voir s'établir entre eux une telle privauté. Cependant l'écuyer joignait le sénéchal; celui-ci prenait avec lui notre chevalier, et ils arrivaient à l'endroit que le valet avait indiqué. L'un et l'autre étaient grands et beaux; on connaissait peu d'hommes à leur comparer.

La dame de Malehaut toujours inquiète reconnut son cher et ancien prisonnier. Pour n'être pas elle-même découverte, elle baissa la tête et se rapprocha de Laure de Carduel. Le sénéchal les salue en passant près d'elles, et Galehaut qui les voit approcher dit à la reine: «Dame, voici le meilleur chevalier du monde.—Lequel?—Lequel vous semble-t-il?—Tous deux sont beaux; mais ils ne représentent pas la moitié de ce que je me figurais du Noir chevalier.—C'est pourtant l'un des deux.»

Arrivés enfin devant la reine, le Noir chevalier est saisi d'un tel tremblement qu'il peut à peine la saluer. Ils mettent le genou en terre: le Noir chevalier reste les yeux baissés, comme saisi de honte. La reine devine alors que c'est lui. Et Galehaut s'adressant au sénéchal: «Allez donc, sire, faire compagnie à ces dames: nous sommes ici trois, et elles n'ont pas un seul chevalier avec elles.» Le sénéchal s'éloigne; la reine prend le chevalier par la main, le relève, le fait asseoir à ses côtés et, d'un air riant: «Sire, nous vous avons bien longtemps désiré; enfin, grâce à Dieu et à Galehaut, il nous est permis de vous voir. Je ne sais pourtant pas encore si vous êtes celui que je demandais. Galehaut me l'a bien dit; mais j'attends, pour en être sûre, que vous me l'assuriez de votre bouche.» L'autre répond, en bégayant et sans lever les yeux, qu'il ne sait que dire. La reine ne conçoit rien à son trouble, et Galehaut, qui déjà en soupçonne la cause, pense que son ami sera plus à l'aise sans témoins. D'une voix assez haute pour être entendu de l'autre cercle: «Assurément, dit-il, je suis bien discourtois de laisser ces deux dames en compagnie d'un seul chevalier.» Il se lève et va de leur côté; les dames se lèvent à son arrivée, il les fait rasseoir et la conversation s'établit entre eux, pendant que la reine entre ainsi en propos avec le chevalier:

«Pourquoi, beau doux sire, vous cacher de moi? Je n'en puis deviner la raison. Au moins êtes-vous relui qui vainquit la première assemblée?—Non, dame.

«—Comment! ne portiez-vous pas les armes noires? N'avez-vous pas reçu les trois chevaux de messire Gauvain?—Oui, dame, je portais les armes noires et je reçus les chevaux.