«—Dame, dit Galehaut, j'ai fait pour vous ce que vous avez demandé; c'est à vous maintenant de lui accorder la merci qu'il demande.—Quelle merci voulez-vous que j'en aie?—Dame, vous savez qu'il vous aime plus que tout au monde et qu'il a fait pour vous plus que ne fit aucun chevalier. Sans lui, jamais il n'aurait été parlé de paix avec monseigneur le roi.—Oui, répond la reine; je le sais, et n'eût-il amené que cette paix, encore aurait-il plus fait que je ne pouvais mériter, car il a sauvé l'honneur de monseigneur le roi: il ne peut donc rien demander que j'aie honnêtement le droit de refuser. Mais, Galehaut, il ne demande rien: au lieu de cela, il ne cesse de pleurer, depuis qu'il a jeté les yeux sur ces autres dames: peut-être a-t-il peur d'avoir été reconnu.—Je ne sais rien, dit Galehaut, de ses secrets, mais il craint beaucoup d'être découvert. Ne vous arrêtez pas à cela, ma dame; ayez seulement merci de qui vous aime cent fois plus que lui-même.—J'en aurai la merci que vous souhaiterez, car j'y suis tenue envers vous: mais enfin, il ne me prie de rien.
«—Ma dame, vous devez savoir, dit Galehaut, qu'on ne peut se défendre de trembler devant celle qu'on aime. Je vais demander pour lui, et je ne vous prierais pas, qu'encore le devriez-vous accorder: vous ne pouvez gagner un plus riche trésor.—Je le sais; et je ferai pour lui ce que vous direz.—Grand merci! Je réclame pour lui votre amour; vous le tiendrez désormais pour votre chevalier; vous serez loyalement sa dame jusqu'à la fin de vos jours. Ainsi l'aurez-vous rendu plus riche qu'en lui donnant le monde entier.—Eh bien, oui! je m'accorde à ce qu'il soit tout mien, moi toute sienne; et que vous vous portiez garant de notre fidélité à cet engagement[53].—Grand merci, dame! maintenant je demande les premières arrhes.—Vous me voyez prête à les donner.—Grand merci! j'entends que devant moi vous le baisiez.—J'y consentirais volontiers; mais le temps, le lieu ne le permettent pas. Ces dames s'étonnent que nous soyons restés si longtemps à part; elles ne manqueraient pas de regarder. Si pourtant il le voulait, je m'y accorderais encore.» Et Lancelot est tellement ravi de ces paroles qu'il ne peut que répondre: «Dame, grand merci!—Quant à son vouloir, reprend Galehaut, vous n'en pouvez douter. Nous allons nous lever, nous irons un peu plus loin, comme si nous étions en grand conseil; ces dames ne pourront rien voir.—Pourquoi, dit la reine, me ferais-je prier? Je le veux en vérité plus que lui.»
Alors ils s'éloignent un peu tous les trois, faisant semblant de traiter une affaire sérieuse, et la reine, voyant que le bon chevalier n'ose commencer, le prend par le menton et le baise longuement; si bien que la dame de Malehaut s'en aperçut.
Et la reine, comme sage et vaillante dame qu'elle était, dit: «Beau doux ami, je suis toute vôtre, et j'en ai grande joie. Mais que la chose demeure entièrement secrète. Je suis, vous le savez, une des dames dont on dit, hélas! plus de bien qu'on ne devrait; si par vous je venais à perdre mon bon renom, nos amours en seraient bien contrariées. Et vous, Galehaut, qui êtes le plus sage, souvenez-vous que s'il nous arrive malheur, vous en aurez été la première cause, comme vous le serez de tout le bonheur que nous nous promettons.
«—De mon côté, fit Galehaut, j'ai un don à vous demander: au lieu de travailler à me séparer de lui, vous vous emploierez, dame, à resserrer les liens de notre amitié.—Ah! Galehaut! si j'y manquais, combien serait mal employé ce que vous avez fait pour nous!» Elle prit alors Lancelot par la main: «Galehaut, je vous donne à toujours ce chevalier, mes droits réservés sur lui. Vous y consentez, n'est-ce pas?» Lancelot lève la main en signe d'engagement.—«Cher sire, continua-t-elle, je vous ai donné Lancelot du Lac, le fils du roi Ban de Benoïc.» Galehaut apprit ainsi le nom de son compagnon et il en ressentit une grande joie; car il avait entendu parler déjà de l'ancienne prud'homie du roi Ban de Benoïc, et des hauts faits de Lancelot.
Ce fut la première entrevue de la reine et de Lancelot, ménagée par le prince Galehaut. Ils se levèrent enfin: la nuit était arrivée, la lune éclairait toute la prairie. Ils regagnèrent la tente du roi Artus, tandis que le sénéchal faisait la conduite aux deux dames. Galehaut avertit Lancelot de les joindre avant de retourner à son camp, et pendant que lui-même accompagnerait la reine. Le roi en les revoyant demanda d'où ils venaient:—«Sire, dit Galehaut, de ces prés, où nous étions même assez peu accompagnés.» Ils s'assoient et parlent de diverses choses, la reine et Galehaut ayant peine à couvrir leur ravissement intérieur. Enfin la reine se lève et s'en va reposer dans la bretèche; Galehaut la recommande à Dieu, en lui disant qu'il s'en va partager le lit de son cher compain.
XXXVI.
La reine, rentrée dans la bretèche et penchée sur la fenêtre, se mit à rêver à toutes les joies du cœur dont elle était inondée. Mais déjà le secret de son bonheur ne lui appartenait plus; la dame de Malehaut avait vu beaucoup, et deviné ce qu'elle n'avait pas vu. Elle approcha doucement et se prit à dire: «Comme est bonne la compagnie de quatre!» La reine entend et ne sonne mot, comme si la parole n'était pas arrivée jusqu'à elle. «Oui, reprend l'autre, bonne est la compagnie de quatre.» La reine alors se tournant: «Dites-moi pourquoi vous parlez ainsi?—J'ai peut-être été indiscrète, ma dame, contre mon désir; je sais qu'il ne faut pas être avec sa dame trop familière, si l'on tient à conserver ses bonnes grâces.—Non, vous ne pouvez rien dire qui m'empêche de vous aimer; je vous sais trop sage et trop courtoise pour rien craindre de vous: dites-moi le fond de votre pensée; je le veux, je vous en prie.—Puisque vous le voulez, ma dame, j'ai dit que bonne était la compagnie de quatre, parce que j'ai vu la nouvelle liaison que vous avez faite hier avec le bon chevalier, dans le verger. Vous êtes la chose du monde qu'il aime le plus, et vous n'avez pas à vous en défendre; vous ne pouviez mieux employer votre amour.—Mon Dieu! le connaîtriez-vous? dit vivement la reine.—Je le connais si bien qu'il ne tenait qu'à moi de vous disputer sa possession; je l'ai gardé dans ma chartre privée pendant plus d'un an. Les armes vermeilles, les armes noires avec lesquelles il a vaincu les deux assemblées, c'est moi qui les lui avais fournies. Et quand l'autre jour je vous ai priée de lui mander de faire pour vous des armes, c'est que déjà je soupçonnais son cœur d'être à vous, comme à la seule dame digne de lui. Quelque temps, j'eus l'espérance de m'en faire aimer; mais il me répondit de façon à me désabuser, et dès lors je n'ai plus songé qu'à découvrir où s'adressaient toutes ses pensées. C'est pour cela que je suis venue à deux reprises à la cour.