XXXVII.

Galehaut, ayant pris congé du roi Artus, emmena Lancelot dans son pays de Sorelois, situé entre le royaume de Galles et les Îles étranges. Il tenait cette terre non d'héritage, mais pour l'avoir conquise sur Glohier, neveu du roi de Northumberland. Le roi Glohier avait, en mourant laissé une belle fille: Galehaut la faisait élever avec grand soin et pensait à lui rendre son patrimoine, en la mariant à Galehaudin, un sien neveu, dès qu'il serait en âge d'être armé chevalier[54].

Le Sorelois était la plus plaisante de toutes les terres contiguës à la mer de Bretagne; il abondait en rivières, en bois, en terres fertiles. Il confinait aux domaines du roi Artus, et Galehaut se plaisait à y séjourner, parce qu'il y prenait le déduit des chiens et des oiseaux. La mer le bornait d'un coté, de l'autre, une rivière nommée Asurne[55], large, rapide et profonde, qui aboutissait à la mer. On y trouvait des châteaux, des cités, des forêts, des montagnes. Pour y pénétrer, il fallait passer par deux chaussées qui n'avaient que trois coudées de large et plus de sept mille et cinquante coudées de long[56]. À l'entrée et à la sortie se dressait une forte tour défendue par un chevalier de prouesse éprouvée, et par dix sergents armés de haches, de lances et d'épées. Quiconque demandait à passer était tenu de combattre le chevalier et les dix sergents. S'il forçait le passage, on inscrivait son nom à l'entrée de la tour, et dès-lors il devait faire le service de celui qu'il avait vaincu, jusqu'à ce qu'il plût à Galehaut d'envoyer un de ses chevaliers pour le remplacer. S'il était vaincu, le chevalier le retenait prisonnier. Ces chaussées avaient été établies au temps de Glohos, le père de Glohier, par crainte des ennemis du dehors. Auparavant, on arrivait en Sorelois en bateaux et navires; mais à partir du temps où Merlin prophétisait jusqu'au terme des temps aventureux, c'est-à-dire durant mille et six cent quatre-vingt-dix semaines[57], on ne pouvait entrer en Sorelois que par les chaussées, défendues comme on vient de voir[58].

C'est dans le Sorelois que Galehaut retint longtemps son ami. Mais tous les déduits auxquels ils pouvaient se livrer à leur gré leur seraient devenus bientôt à charge, sans l'amitié qui les unissait, et la douceur qu'ils trouvaient à s'entretenir de leurs amours. Personne, dans le royaume de Logres, ne savait où résidait Galehaut, sinon les deux rois qui avaient été garants, et seuls aussi connaissaient le nom du chevalier que Galehaut y avait conduit. Mais les jeux, les plaisirs, les déduits d'oiseaux, de chiens ou de filets ne pouvant les distraire, ils seraient revenus à la cour du roi Artus, sans la crainte d'éveiller les soupçons de ceux qui entouraient la reine: les bonnes dispositions du roi ne les rassuraient pas, et ils attendaient avec impatience l'annonce de nouvelles assemblées pour avoir occasion de montrer leur prouesse et justifier le choix des dames de leurs pensées.

Il y avait un mois qu'ils étaient en Sorelois, quand la Dame du lac envoya vers Galehaut un jeune valet qu'elle le pria de nourrir, jusqu'au moment de l'armer chevalier. C'était Lionel, le fils aîné du roi Bohor de Gannes. Lancelot n'eut pas de peine à le reconnaître; il avait longtemps vécu avec lui chez la Dame du lac. Quand Lionel vint au monde, sa mère remarqua sur son sein une tache vermeille en forme de lion: de là le nom qu'elle lui avait donné. Quand elle avait voulu l'embrasser, il avait passé lui-même ses petits bras autour de son cou, en serrant comme s'il eût voulu l'étrangler. C'était le présage de sa prouesse, ainsi que le témoigne l'histoire de sa vie. La marque lui demeura jusqu'au jour où il combattit le lion couronné de Libye, dont il offrit la peau à messire Yvain de Galles. Mais ici le livre laisse Galehaut, Lancelot et Lionel, pour revenir au roi Artus et à messire Gauvain.

XXXVIII.

Après le départ de Galehaut, le roi Artus était revenu dans ses domaines, constamment occupé à redresser les torts, à rendre à tous bonne justice, à bien employer ses largesses. De Londres, de Kamalot, de Carduel, il était passé à Carlion, la ville qui lui agréait le plus. Il y tint cour enforcée pendant quinze jours.

Les fêtes touchaient à leur fin, et la reine, qui ne souhaitait rien tant que le retour de son ami, pensait avoir trouvé l'occasion d'une assemblée nouvelle, quand un incident inattendu vint rejeter à d'autres temps l'accomplissement de ses vœux les plus chers. Le roi Artus, assis un jour à table au milieu de ses chevaliers, était tombé dans une rêverie qui lui avait fait tout oublier, et les mets et les convives. La main appuyée sur l'ivoire de son couteau, il soupirait; des larmes coulaient de ses yeux. Keu le sénéchal s'en aperçut le premier, et le fit aussitôt remarquer à messire Gauvain, à messire Yvain, à Lucan le bouteiller, à Sagremor le desréé, à Giflet le fils de Do. Messire Gauvain appelant un valet: «Va, dit-il, à cette demoiselle qui verse devant le roi; prends de ses mains la coupe et dis-lui de venir me parler.»

Cette demoiselle était Laure de Carduel, fille d'un roi de Norvègue, jadis bouteiller du royaume de Logres, et d'une sœur du roi Artus. Elle était aimée de la reine, et le roi se plaisait à lui voir remplir l'office de son père.

Quand elle fut devant messire Gauvain: «Belle cousine, lui dit-il, allez dire au roi que nous le prions de nous apprendre pourquoi il rêve si longtemps, et quel conseil nous pourrions lui donner.» Laure revint au roi, bien empêchée de remplir ce message. Elle s'agenouilla, et, n'osant parler, saisit la nappe et la tira vivement devant elle. Le couteau échappa de la main d'Artus, qui, tout surpris, regarda la demoiselle: «Sire, dit-elle, messire Gauvain me charge de vous demander ce qui vous rend soucieux, et si vos hommes liges ne pourraient vous aider de leur conseil.