Pendant ce récit, la demoiselle fondait en larmes. «Bel ami, dit mess. Gauvain, retourne vers ton père, annonce-lui qu'un chevalier viendra demain fournir sa bataille.» Les deux valets rendent grâce au généreux chevalier et remontent aussitôt, remplis d'une espérance inattendue.
Le soir même, ils avaient fait assez de diligence pour que le duc Escaus fût averti qu'un champion se présenterait le lendemain contre le sénéchal. On disposa les barrières dans une grande plaine voisine du château où le combat devait avoir lieu.
Pour mess. Gauvain, après avoir bien dormi la nuit il se leva et s'enquit, pour ne pas être reconnu, d'un écu différent de celui qu'il avait déjà porté devant Loverzep. On n'en trouva dans la maison qu'un seul, vieux, noir et à demi rompu. Mess. Gauvain s'en contenta comme s'il eût été digne de lui. Au sortir de la messe, il demanda son cheval et se rendit à l'endroit où se trouvait le duc, en avant des lices. On apporte les saints, le duc jure le premier de faire justice de celui qui serait jeté hors du champ; le sénéchal et ses garants jurent ensuite que Manassès avait eu part à la mort du fils du duc; mess. Gauvain à son tour dément le sénéchal.
Alors ils traversent un large fossé sur un pont tournant qu'on revida après eux. La foule rangée en haie le long du fossé occupait tout le versant de la montagne au pied de laquelle avaient été dressées les lices. La femme de Manassès et la demoiselle sa nièce allèrent s'enfermer dans une chapelle voisine, pour prier Dieu d'accorder la victoire au défenseur du bon droit.
Les deux chevaliers prennent du champ et reviennent l'un vers l'autre. Les écus reçoivent le premier choc, les lances éclatent: mess. Gauvain juge, à la rudesse de la première atteinte, qu'il a devant lui un vigoureux champion. «Sénéchal, lui dit-il, demeurons-en là, je vous le conseille. Grand dommage serait pour vous de mourir en péché de mensonge; sauvez l'âme, si vous en avez plus souci que du corps; démentez ce, que vous avez à tort avancé. Manassès est innocent, je le sais; je m'engage à faire votre paix avec lui.—C'est à toi, chevalier, répond le sénéchal, de demander merci: celui qui m'outrera n'est pas encore né.» Ils en viennent donc aux épées: mess. Gauvain assène au sénéchal un coup qui l'étourdit; il en frappe un second, et rougit le terrain du sang qu'il fait jaillir des mailles du haubert. Mais il ne se hâte pas d'en finir avec un ennemi dont il aime à suivre la défense désespérée. La foule assemblée sur les fossés était plus impatiente: un sergent va dans le moutier prévenir les dames que le combat se prolonge et que l'issue en est incertaine. La nièce ne peut dominer son impatience: elle sort de la chapelle et va se placer toute tremblante sur le tertre qui dominait les lices. À la vue du sang qui semblait ruisseler des hauberts, ses yeux se troublent, elle ferme les yeux et tombe pâmée sur l'herbe.
Non moins curieux et non moins attentif aux chances du combat, le jeune Lionel se tenait près de là. Il avait dû passer par Loverzep pour se rendre du Sorelois à la cour du roi Artus, et il avait arrêté son cheval justement à l'endroit où venait de tomber la demoiselle. Telle était l'attention qu'il donnait aux deux combattants qu'il ne l'avait pas aperçue. «Reculez-donc!» lui crie brusquement un chevalier qui s'avançait pour la relever; et prenant le cheval par le frein, peu s'en faut qu'il ne jette à bas le valet. Lionel furieux tire son épée et il allait frapper, quand la demoiselle en se relevant l'avertit qu'un écuyer ne doit pas s'attaquer à chevalier. Il baisse aussitôt le fer, et s'adressant au chevalier: «Je ne voyais pas, sire, cette demoiselle, tant j'avais les yeux attachés sur ces deux combattants. Je les trouve bons; mais, à tout prendre, ils ne valent pas ceux que je viens de quitter.—Et quels sont-ils, beau sire, dit en riant le chevalier, ces preux que vous quittez?—Peu vous importe; mais si l'un d'eux vous tenait, vous ou ceux que je vois là aux prises, je suis bien sûr que vous donneriez bien pour vous dégager tous les honneurs de Galehaut.» Lionel se mordit les lèvres après avoir prononcé le nom de Galehaut; mais, tout en donnant quelque répit au sénéchal, mess. Gauvain avait recueilli ces paroles, et avait aussitôt supposé que le valet pourrait lui donner des nouvelles du grand ami de Galehaut. Il entendit ensuite la demoiselle s'écrier: «Gauvain, messire Gauvain! on vous tient pour le meilleur chevalier du monde; vous laisserez-vous ainsi malmener!—Eh, demoiselle! dit Lionel, que parlez-vous de messire Gauvain? Ce n'est pas lui qui se laisserait ainsi travailler par un seul champion.» Tous ces mots entendus par mess. Gauvain hâtèrent la fin du sénéchal. D'une dernière atteinte, le neveu d'Artus l'étourdit et d'un coup de poing le jeta hors des arçons. Cela fait, il descend; délace le heaume, abat la ventaille du vaincu, et attend qu'il crie merci. Mais le sénéchal n'avait plus la force de prononcer un mot; et mess. Gauvain, à son grand regret, lui trancha la tête qu'il vint déposer aux pieds du duc Escaus. Aussitôt le corps fut conduit aux fourches, pendant que mess. Gauvain, sourd aux prières du duc qui voulait le retenir, et aux actions de grâces des parents de Manassès, brochait le cheval des éperons: car il était impatient de rejoindre le valet qui avait prononcé le nom de Galehaut. Seulement il se promit, aussitôt après avoir parlé à ce valet, de venir reprendre la nièce de Manassès, et de la suivre jusqu'à la demeure de la belle inconnue dont elle lui avait parlé.
XLIX.
Mess. Gauvain pressa donc le pas de son coursier sur la voie qu'il avait vu prendre au valet; et il ne tarda pas à le joindre, comme il marchait tristement à pied, l'épée nue à la main. «Mon Dieu» s'écriait-il, «pourquoi ne m'a-t-il pas tué?—Qu'avez-vous, bel ami? lui demande mess. Gauvain; vous a-t-on fait tort? Je suis prêt à vous venir en aide: je me trompe fort, ou vous êtes à l'homme du monde que j'aime le mieux.—Comment, dit Lionel, savez-vous à qui je suis?—Vous êtes au prince Galehaut, et vous n'avez pas à vous en défendre. Dites-moi qui vous cause tant de chagrin?—Sire, avant de vous répondre, je voudrais savoir qui vous êtes.—Je veux bien vous le dire: je suis Gauvain, le neveu du roi Artus.—Ah! sire, pardonnez-moi; je ne pouvais le croire tout à l'heure, en voyant combien vous tardiez à outrer le sénéchal du duc Escaus. Sachez qu'à l'entrée de cette forêt, je fis rencontre d'un chevalier inconnu qui me prit de force mon cheval. Je ne me défendis pas, n'étant qu'un simple valet; mais combien j'eus regret de n'être pas chevalier!—Et ce chevalier félon, quel chemin a-t-il pris?—Celui-ci; la terre est humide, on suivrait aisément les traces de mon cheval.—Je cours à lui, et, s'il ne te rend ta monture, je te promets la mienne.»
Cela dit, il presse les flancs de son cheval. À l'entrée d'une lande, il voit deux chevaliers qui s'escrimaient à qui mieux mieux, et près d'eux les coursiers attachés au même arbre. «Lequel de vous, dit mess. Gauvain en approchant, s'est emparé d'un cheval?» Les combattants s'arrêtent: «C'est moi, dit l'un; que vous importe?—Vous avez fait que vilain à l'égard d'un écuyer que vous saviez contre vous sans défense; vous amenderez le méfait.—Oh! j'ai bien à faire autre chose!—Non, vous, l'amenderez, et sur-le-champ; tournez et défendez-vous.» Mess. Gauvain était descendu, il avait déjà l'épée levée. L'autre chevalier intervint: «Sire, ne m'enlevez pas ma bataille; si vous avez l'avantage, le vaincu sera votre prisonnier, il ne pourra plus me rendre raison. Laissez-nous vuider notre querelle avant de lui rien demander.—Nous pouvons bien mieux faire, répond mess. Gauvain, soyez tous les deux contre moi; si vous avez l'avantage, je resterai votre prisonnier.—Qui êtes-vous donc, pour proposer un combat si inégal?—Ah! fait l'autre chevalier, je vous reconnais maintenant: vous êtes le meilleur vassal du monde; je vous ai vu vaincre hier le sénéchal de Cambenic. Demandez-moi, sire, la réparation qu'il vous plaira; j'aime mieux l'accorder que de me mesurer avec vous. Mais au moins sachez que je n'avais pas l'intention de garder le cheval; je l'avais emprunté dans un cas pressant.—Chevaliers, dit mess. Gauvain, si j'ai interrompu votre combat, vous pourrez le reprendre une fois le méfait amendé.» Et voyant qu'ils désiraient savoir qui il était: «Je n'ai jamais caché mon nom, dit-il, on m'appelle Gauvain.» À ce mot, les deux chevaliers s'inclinent et ne songent plus à continuer leur lutte.
Lionel s'était approché: «Bel ami, lui dit mess. Gauvain, voici le chevalier qui avait emprunté ton roncin; quelle amende en exiges-tu?—Sire, répond le valet, je le tiens quitte, s'il s'engage à ne jamais mettre la main sur valet ou sur écuyer, quand il sera lui-même armé.» Le chevalier promit, puis raconta le sujet de la querelle qu'il était en train de vuider. «Nous sommes depuis longtemps amis. Ce matin, comme nous nous vantions à qui mieux mieux, il soutint qu'il me passait en force et en prouesse; je n'en voulus pas convenir, et je proposai de nous rendre dans cet endroit pour voir qui de nous deux aurait l'avantage. Il y consentit. À la première rencontre, je quittai les arçons; mon cheval prit la fuite. En cherchant à le rejoindre, je trouvai ce valet que je fis descendre pour monter à sa place et revenir vers mon ami.—En vérité, dit mess. Gauvain, si vous n'avez d'autre sujet de querelle, il sera facile de vous accorder. Donnez-vous franchement la main: et vous qui aviez emprunté ce cheval, montez en croupe derrière votre ami.» Aussitôt, du meilleur cœur les deux chevaliers s'embrassent; messire Gauvain les recommande à Dieu et s'éloigne.