Ici, s’arrête le carnet de de Long.
Au moment où la dernière note y a été inscrite, trois des hommes de la troupe vivaient encore: le lieutenant de Long, le docteur Ambler et le cuisinier chinois Ah Sam; mais lequel a survécu aux deux autres pour recevoir leur dernier soupir? Nul ne le sait et nul ne le saura jamais.
Nous nous arrêterions ici et n’ajouterions plus un mot si nous ne devions encore montrer avec quel acharnement la fatalité semble s’être attachée à cet infortuné de Long et à ses compagnons. Nous avons déjà vu que si Ninderman et Noros, à leur arrivée à Bulcour, étaient repartis immédiatement avec des traîneaux, au secours de leurs compagnons, la plupart de ceux-ci eussent été sauvés. Nous savons, d’un autre côté que, si la baleinière avait pu faire une vingtaine de milles de plus, ils auraient rencontré les deux voyageurs bien avant leur arrivée à Bulcour et eussent pu se porter au secours de leur commandant; mais le destin voulut qu’on les conduisît à Gemovyalack en les détournant du chemin de Boulouni. Enfin, chacun se rappelle le dernier dialogue de M. Danenhower avec M. Jackson. Ce n’est pas tout; M. Jackson va nous raconter comment cette malheureuse troupe a débarqué à trente milles d’un village habité toute l’année où elle aurait pu trouver des secours; elle n’en eut malheureusement pas connaissance, et comment aussi elle passa à quelques verstes d’un magasin rempli de viande de renne; mais nous nous arrêtons là pour laisser la parole à M. Jackson.
«Le sort, dit-il en parlant de de Long, paraissait lui être contraire. S’il eût abordé trente milles plus à l’ouest, il fût tombé sur un village habité toute l’année par les indigènes. Ce village se trouve au nord d’Upper-Boulouni. Il passa aussi à vingt verstes d’une hutte, où étaient suspendus les cadavres de vingt rennes que les indigènes tenaient en réserve pour l’hiver. En outre, il n’avait pas avec lui un seul fusil de chasse; il avait même donné l’ordre, en quittant son premier campement, de les abandonner sur la glace; or, dans les contrées qu’il devait traverser, les rennes sont rares, tandis que les ptarmigans abondent. Le journal de de Long porte en effet, chaque jour, la mention: «Ici, traces nombreuses de ptarmigans», et pour les tuer Alexis n’avait qu’une carabine; aussi, tout bon tireur qu’il fût, ne tua-t-il que quelques-uns de ces oiseaux. Le jour où Ninderman et Noros quittèrent le reste de la troupe, une bande de plus de deux cents ptarmigans vint s’abattre à un quart de mille du campement, et cependant on ne put en tuer un seul. Avec un seul fusil de chasse, Alexis eût pu soustraire à la famine, et par conséquent sauver tous ses compagnons, bien que la saison fût trop avancée pour rencontrer des rennes. Autre fait que j’ai appris à Gemovyalack et qui montre jusqu’à quel point la fortune était contraire à ce malheureux de Long. Deux indigènes, revenant du nord du delta, et se dirigeant vers Bykoff, aperçurent sur leur chemin l’empreinte des pas de la troupe de de Long, deux jours après son passage; ils trouvèrent, en outre, une carabine Remington laissée par celui-ci dans une hutte, à moitié chemin entre le point de débarquement et celui où les cadavres ont été trouvés; mais, au lieu de suivre ces empreintes, ils se contentèrent d’emporter la carabine et de se retirer, craignant d’avoir affaire à des maraudeurs ou à des voleurs de grand chemin. Ayant entendu parler de Melville et de sa troupe, des trois canots et de la disparition du capitaine, en arrivant à Gemovyalack, ils s’abstinrent de dire ce qu’ils avaient vu, de peur d’être punis pour n’avoir pas suivi les traces qu’ils avaient rencontrées, et ce ne fut qu’après quelques jours qu’ils rompirent le silence, mais alors il était trop tard.
D’un autre côté, de Long commit une faute par suite de son excès de sollicitude pour ses livres et papiers particuliers, ainsi que pour les instruments scientifiques et autres bagages, dont il surchargea inutilement ses hommes. Il eût pu laisser tous ces objets dans sa première cache, mais il voulut, au contraire, les faire porter avec lui par ses hommes pendant toute la durée de leur pénible voyage. Quand on les emporta, en même temps que les cadavres, ils remplissaient un traîneau à chiens. De Long tenait tant à ses livres et à ses cartes qu’il dépensa ce qui lui restait de force pour essayer de les porter sur le sommet du tertre où il expira avec le docteur Ambler et Ah Sam, afin de les soustraire aux eaux de l’inondation, lors du débordement de la Léna au printemps; mais il ne put y porter que ses cartes.
Après le départ de Noros et de Ninderman, leurs compagnons ne firent plus que dix-huit milles dans l’espace de vingt jours, c’est-à-dire depuis le 9 jusqu’au 30 octobre, date à laquelle se termine son carnet. Même avant le départ de Ninderman, de Long était très faible; quand il avait marché pendant dix minutes, il était obligé de se coucher pour se reposer, et disait alors à ses compagnons: «Ne vous inquiétez pas de moi, marchez aussi loin que vous pourrez, je vous suivrai.» Après chaque journée de marche, il faisait construire d’énormes bûchers qu’il allumait à la nuit, et dont la flamme atteignait trente pieds de haut. Les débris du dernier de ces bûchers se trouvaient à quelques centaines de mètres de l’endroit où tous les membres de la troupe expirèrent. Par ce moyen, il espérait attirer l’attention des gens que, persistait-il à dire, on ne pouvait manquer d’envoyer à sa recherche. Mais ces bûchers brûlèrent en vain; à l’époque de sa mort, pas un être humain ne se trouvait dans un rayon de cent milles.
Le parti de Melville à Gemovyalack, s’en trouvait à peu près à cette distance.
La lumière produite par ces bûchers pouvait, au milieu de l’atmosphère glacée des plaines du delta, être aperçue à quarante ou cinquante verstes, et les partis de recherches se fussent trouvés alors dans ce périmètre, et de Long eût été évidemment secouru.
La grande croix qui surmonte le mausolée élevé sur la montagne voisine de la hutte de Matock, peut être aperçue de vingt ou trente verstes. Des arrangements ont été pris par Melville avec le général Tchernaieff, gouverneur d’Irkoutsk, pour que la pyramide entière soit recouverte d’une couche épaisse de terre, afin d’empêcher la chaleur du soleil de pénétrer jusqu’aux cadavres et de les dégeler. Si cette mesure est prise de bonne heure, les corps resteront intacts indéfiniment, parce qu’à une profondeur de deux ou trois pieds le sol du delta ne dégèle jamais. Ils pourront donc être enlevés plus tard, si on le désire.
Le général Tchernaieff a fait placer une inscription en russe sur la tombe, et tous les fonctionnaires de la région ont reçu l’ordre de veiller à ce que le monument soit maintenu en bon état.