Charles l'entend et tous ses compagnons. «Çà, dit le roi, nos gens livrent bataille.» Mais Ganelon lui répondit à l'encontre: «Si un autre le disait, ça semblerait un grand mensonge.»

En avant!

Le comte Roland sonne son olifant avec tant de peine, d'effort et de douleur qu'un sang clair sort de sa bouche et que la tempe de son front en est rompue aussi. La voix du cor qu'il tient est bien grande! Charles l'entend qui traverse les défilés. Naimes l'entend, et les Français l'écoutent. «Çà, dit le roi, j'entends le cor de Roland! jamais il ne le sonna que ce ne fût en combattant.» Ganelon répond: «Il n'est point de bataille; vous êtes déjà vieux et blanc fleuri; par telles paroles vous ressemblez à un enfant! Vous savez assez le grand orgueil de Roland; c'est merveille que Dieu le souffre autant; déjà, sans votre commandement il a pris Naples; les Sarrasins qui y étaient s'en échappèrent; six de leurs chefs vinrent trouver le preux Roland...........[331]; ensuite il fit laver les prés avec de l'eau pour qu'on ne vît plus le sang. Pour un seul lièvre il va corner tout un jour; devant ses pairs il est maintenant à folâtrer. Sous le ciel il n'est homme qui osât le rappeler à la raison. Donc chevauchez; pourquoi vous arrêter? La grande terre est bien loin devant nous.»

En avant!

Le comte Roland a la bouche sanglante; la tempe de son front est rompue; il sonne l'olifant avec douleur et peine. Charles l'entend et les Français l'entendent. «Çà, dit le roi: «Ce cor a longue haleine.» Le duc Naimes répond: «C'est un brave qui a cette peine; il y a bataille. Par ma conscience, celui-là l'a trahi qui veut vous donner le change. Apprêtez-vous, criez votre cri de guerre, et allez au secours de votre noble maison. Vous entendez assez que Roland se désespère.»

L'empereur fait sonner ses cors; les Français redescendent[332], revêtent leurs hauberts et leurs heaumes et prennent leurs épées d'or; ils ont des boucliers et des épieux grands et forts, et gonfanons blancs, et bleus, et rouges. Tous les barons de l'armée remontent sur leurs destriers et les piquent vivement; tant que durent les défilés ils se disent tous entre eux: «Si nous voyions Roland avant qu'il fût mort, ensemble avec lui nous donnerions de grands coups!» Mais c'est en vain! Ils ont trop tardé.

L'ombre est éclaircie; il fait jour; les armures reluisent au soleil; heaumes et hauberts jettent de grands reflets, et les écus, qui sont bien peints à fleurs, et les épées, et les gonfanons dorés. L'empereur chevauche avec colère, et les Français tristes et soucieux. Il n'y en a aucun qui ne pleure rudement, et tous sont remplis d'inquiétude sur Roland. Le roi fait prendre le comte Ganelon; il l'a ordonné aux queux[333] de sa maison; il a dit à Besgun, leur chef: «Garde-le-moi bien, ce félon qui a trahi ainsi ma maison.» Besgun le reçoit, et met auprès de lui cent compagnons de la cuisine, des meilleurs et des pires, qui lui arrachent la barbe et les moustaches poil à poil; chacun lui donne quatre coups de son poing; ils le battent à coups de bâton et lui mettent au cou une chaîne, et l'enchaînent tout comme un ours. Sur un âne ils le placent par ignominie, et le garderont jusqu'à ce qu'ils le rendent à Charles.

En avant!

Les monts sont hauts, et ténébreux, et grands, les vallées profondes et les eaux rapides; les trompettes sonnent et derrière et devant, et toutes répondent à l'olifant. L'empereur chevauche avec fureur, et les Français tristes et soucieux; tous pleurent et se lamentent et prient Dieu qu'il conserve Roland jusqu'à ce qu'ils le rejoignent sur le champ du combat; réunis à lui ils y frapperont ferme. Mais c'est en vain; ils ont trop tardé, ils ne peuvent y être à temps.

En avant!