J'aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l'âge par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions; traversant nos fleuves à la nage; ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes et domptant en dix années la Gaule, le Rhin et l'Océan du nord.

Michelet, Histoire romaine, t. 2, p. 234.

CÉSAR DANS LES GAULES.

Après son consulat, César choisit parmi toutes les provinces romaines celle des Gaules, qui, entre autres avantages, offrait à son ambition un vaste champ de triomphes. Il reçut d'abord la Gaule Cisalpine avec l'Illyrie, en vertu d'une loi de Vatinius, et ensuite la Gaule Chevelue[57], par un décret des sénateurs, qui, persuadés que le peuple la lui donnerait aussi, préférèrent que César la tînt de leur générosité. Il en éprouva une joie qu'il ne put contenir: on l'entendit peu de jours après se vanter en plein sénat d'être enfin parvenu au comble de ses vœux, malgré la haine de ses ennemis consternés, et s'écrier qu'il marcherait désormais sur leurs têtes. Il ajouta d'autres légions[58] à celles qu'il avait reçues de la république, et il les entretint à ses frais. Il en forma dans la Gaule Transalpine une dernière, à laquelle il fit prendre le nom gaulois d'Alauda[59], qu'il sut former à la discipline des Romains, qu'il arma et habilla comme eux, et que dans la suite il gratifia tout entière du droit de cité. Il ne laissa désormais échapper aucune occasion de faire la guerre, fût cette guerre injuste et périlleuse: il attaqua indistinctement et les peuples alliés et les nations ennemies ou sauvages. Enfin sa conduite fit prendre un jour au sénat la résolution d'envoyer des commissaires dans les Gaules, pour informer sur l'état de cette province; on proposa même de le livrer aux ennemis. Mais le succès de toutes ses entreprises lui fit, au contraire, décerner de solennelles actions de grâces[60], plus longues et plus fréquentes qu'à aucun autre avant lui.

Voici en peu de mots ce qu'il fit pendant les neuf années que dura son commandement. Toute la Gaule comprise entre les Pyrénées, les Alpes, les Cévennes, le Rhône et le Rhin, c'est-à-dire dans un circuit de deux ou trois cent mille pas, il la réduisit en province romaine, à l'exception des villes alliées et amies, et il imposa au pays conquis un tribut annuel de quarante millions de sesterces[61]. Il est le premier qui après avoir jeté un pont sur le Rhin ait attaqué les Germains au delà de ce fleuve, et qui ait remporté sur eux de grands avantages. Il attaqua aussi les Bretons, jusqu'alors inconnus, les vainquit, et en exigea des contributions et des otages. Au milieu de tant de succès, il n'éprouva que trois revers: l'un en Bretagne, où une tempête faillit détruire sa flotte; un autre en Gaule, devant Gergovie[62], où une légion fut battue; et le troisième sur le territoire des Germains, où ses lieutenants Titurius et Aurunculeius périrent dans une embuscade.

Suétone.

LA GUERRE DES GAULES.
58-51 av. J.-C.

César avait quarante-et-un ans lorsqu'il commença sa première campagne, l'an 58 av. J.-C. Les peuples d'Helvétie avaient quitté leur pays, au nombre de 300,000, pour s'établir sur les bords de l'Océan. Ils avaient 90,000 hommes armés, et traversaient la Bourgogne. Les peuples d'Autun[63] appelèrent César à leur secours. Il partit de Vienne, place de la province romaine, remonta le Rhône, passa la Saône à Châlons, atteignit l'armée des Helvétiens à une journée d'Autun, et défit ces peuples dans une bataille longtemps disputée. Après les avoir contraints à rentrer dans leurs montagnes, il repassa la Saône, se saisit de Besançon, et traversa le Jura pour aller combattre l'armée d'Arioviste[64]; il le rencontra à quelques marches du Rhin, le battit et l'obligea à rentrer en Allemagne. Sur ce champ de bataille il se trouvait à 90 lieues de Vienne; sur celui des Helvétiens il en était à 70 lieues. Dans cette campagne, il tint constamment réunies en un seul corps les six légions qui formaient son armée. Il abandonna le soin de ses communications à ses alliés, ayant toujours un mois de vivres dans son camp et un mois d'approvisionnements dans une place forte, où, à l'exemple d'Annibal, il renfermait ses otages, ses magasins, ses hôpitaux; c'est sur ces mêmes principes qu'il a fait ses sept autres campagnes des Gaules.

Pendant l'hiver de 57, les Belges levèrent une armée de 300,000 hommes, qu'ils confièrent à Galba, roi de Soissons. César, prévenu par les Rémois, ses alliés, accourut et campa sur l'Aisne. Galba, désespérant de le forcer dans son camp, passa l'Aisne pour se porter sur Reims; mais il déjoua cette manœuvre, et les Belges se débandèrent; toutes les villes de cette ligue se soumirent successivement. Les peuples du Hainaut[65] le surprirent sur la Sambre aux environs de Maubeuge, sans qu'il eût le temps de se ranger en bataille; sur les huit légions qu'il avait alors, six étaient occupées à élever les retranchements du camp, deux étaient encore en arrière avec les bagages. La fortune lui fut si contraire dans ce jour, qu'un corps de cavalerie de Trèves l'abandonna et publia partout la destruction de l'armée romaine; et cependant il triompha.

L'an 56, il se porta tout d'un trait sur Nantes et Vannes, en faisant de forts détachements en Normandie et en Aquitaine: le point le plus rapproché de ses dépôts était alors Toulouse, dont il était à 130 lieues, séparé par des montagnes, de grandes rivières, des forêts.