En ce cas, prenez-le comme votre devin; faites comme s'il méritait encore plus de confiance que Schak et Satih[ [243].
Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si quelque motif le ramenait en ces lieux,
Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman[ [244], qu'il y trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih[ [245].
Traduit par M. Reinaud, dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 474.
LA REINE A DAMIETTE.
Vous avez entendu les grandes persécutions que le roi et nous souffrîmes, auxquelles persécutions la reine n'échappa pas, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Car trois jours avant qu'elle accouchât lui vinrent les nouvelles que le roi était pris; desquelles nouvelles elle fut si effrayée, que toutes les fois qu'elle dormait en son lit, il lui semblait que toute sa chambre fût pleine de Sarrasins, et elle criait: Au secours! au secours! Et pour que l'enfant dont elle était grosse ne pérît pas, elle faisait coucher devant son lit un vieux chevalier, de l'âge de quatre-vingts ans, qui la tenait par la main. Toutes les fois que la reine criait, il disait: «Madame, n'ayez garde, car je suis ici.» Avant d'accoucher, elle fit sortir tout le monde, excepté le chevalier, et s'agenouilla devant lui et lui requit un don, et le chevalier le lui octroya par son serment; et elle lui dit: «Je vous demande, fit-elle, par la foi que vous m'avez donnée, que si les Sarrasins prennent cette ville, que vous me coupiez la tête avant qu'ils me prennent.» Et le chevalier répondit: «Soyez certaine que je le ferai volontiers, car je l'avais déjà bien pensé que je vous tuerais avant qu'ils nous aient pris.»
La reine accoucha d'un fils, qui eut nom Jean; et l'appelait-on Tristan pour la grande douleur pendant laquelle il était né.
Joinville, Histoire de saint Louis, traduite par L. Dussieux.
LA REINE BLANCHE.
A Sayette[ [246] vinrent au roi les nouvelles que sa mère était morte. Il en mena si grand deuil que de deux jours on ne put lui parler. Après cela, il m'envoya querir par un valet de sa chambre. Quand je vins devant lui en sa chambre, où il était tout seul, et qu'il me vit, il étendit ses bras, et me dit: «Ah! sénéchal, j'ai perdu ma mère.»—«Sire, répondis-je, je ne m'en étonne pas, car elle devait mourir; mais je m'étonne que vous, qui êtes un sage homme, ayez mené si grand deuil, car vous savez que le sage dit que la tristesse que l'homme a au cœur ne lui doit point paraître au visage; car celui qui le fait rend ses ennemis joyeux et ses amis malheureux.» Il lui fit faire de très-beaux services en Terre Sainte; et après il envoya en France un courrier chargé de lettres de prières aux églises, pour qu'on priât pour elle.