Le gouvernement du roi fut tel que tous les jours il entendait ses heures chantées et une messe basse de requiem, et puis la messe du jour ou des saints chantée, s'il y avait lieu.
Tous les jours, après manger, il se reposait sur son lit, et quand il avait dormi et reposé, il priait dans sa chambre pour les morts avec un de ses chapelains, avant d'entendre les vêpres. Le soir il entendait complies.
Un cordelier vint à lui au château d'Hyères, là où nous abordâmes[ [275]; et pour enseigner le roi, il dit en son sermon qu'il avait lu la Bible et les livres qui parlent des princes mécréants[ [276], et qu'il n'avait jamais trouvé, soit chez les chrétiens, soit chez les infidèles, qu'aucun royaume se fût perdu ou ait changé de maître autrement que par défaut de justice. «Or, fit-il, que le roi qui s'en va en France y prenne garde, qu'il rende bonne et prompte justice à son peuple; et que pour cela Notre Seigneur lui permette de conserver son royaume en paix tout le cours de sa vie.» On dit que celui qui enseignait ainsi le roi est enterré à Marseille, où Notre-Seigneur fait pour lui maint beau miracle. Il ne voulut demeurer avec le roi, quelque prière qu'il lui fît, qu'une seule journée.
Le roi n'oublia pas cet enseignement; il gouverna sa terre bien et loyalement et selon Dieu, ainsi que vous l'entendrez ci-après. Il avait réglé sa besogne de telle sorte que monseigneur de Nesle et le bon comte de Soissons et nous autres qui étions autour de lui, quand nous avions entendu nos messes, nous allions entendre les plaids[ [277] de la porte, que l'on appelle maintenant les requêtes. Et quand il revenait de l'église, il nous envoyait querir et s'asseyait au pied de son lit, et nous faisait tous asseoir autour de lui, et nous demandait s'il y avait quelqu'un à juger qu'on ne pût juger sans lui; nous les lui nommions, et il les envoyait querir, et il leur demandait: Pourquoi ne prenez-vous pas ce que nos gens vous offrent? Et ils disoient: Sire, parce qu'ils nous offrent peu. Et le roi leur répondait: Vous devriez bien vous contenter de ce que l'on voudra faire pour vous. Ainsi travaillait le saint homme de tout son pouvoir comment il les mettrait en voie droite et raisonnable.
Maintes fois il advint qu'en été il allait s'asseoir au bois de Vincennes, après sa messe, et s'accotait à un chêne et nous faisait asseoir autour de lui. Et tous ceux qui avaient affaire venaient à lui, sans empêchement d'huissier ni d'autres. Alors il leur demandait de sa bouche: Y a-t-il ici quelqu'un qui ait procès? Et ceux qui avaient procès se levaient, et alors il disait: Taisez-vous tous, et on vous jugera l'un après l'autre. Alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaines[ [278] et monseigneur Geoffroy de Villette[ [279], et disait à l'un d'eux: Jugez-moi cette partie. Et quand il voyait quelque chose à reprendre dans le discours de ceux qui parlaient pour autrui, il le reprenait lui-même. Je le vis plusieurs fois en été, pour juger ses gens, venir au jardin de Paris, vêtu d'une tunique de camelot, d'un surtout de tirtaine[ [280] sans manches, un manteau de cendal[ [281] noir autour du cou, très bien peigné, sans bonnet, et un chapeau orné de plumes de paon blanc sur sa tête; et il faisait étendre un tapis pour nous faire asseoir autour de lui. Et tout le peuple qui avait affaire par devant lui se tenait debout autour de lui, et alors il les faisait juger de la manière que je vous ai dit qu'il faisait au bois de Vincennes.
Je le revis une autre fois à Paris, là où tous les prélats de France lui mandèrent qu'ils voulaient lui parler, et le roi alla au palais pour les entendre. Là était l'évêque Gui d'Auxerre, fils de monseigneur Guillaume de Mello; il parla au roi pour tous les prélats en ces termes: Sire, ces seigneurs qui sont ici, archevêques et évêques, m'ont dit que je vous dise que la chrétienté se périt entre vos mains. Le roi se signa, et dit: Or, dites-moi comment cela est? Sire, fit-il, c'est parce qu'on prise si peu les excommunications aujourd'hui, que les gens se laissent mourir excommuniés et sans absolution, et ne veulent pas faire satisfaction à l'Église. Ils vous requièrent, Sire, pour Dieu et parce que vous le devez faire, de commander à vos prévôts et à vos baillis que tous ceux qui demeureront excommuniés un an et un jour soient contraints par la confiscation de leurs biens à se faire absoudre. A cela le roi répondit qu'il l'ordonnerait volontiers contre tous ceux dont on le ferait certain qu'ils avaient tort. L'évêque dit qu'il ne lui appartenait pas de connaître de leurs causes. Et le roi lui répondit qu'il ne les ferait pas autrement, car ce serait contre Dieu et contre raison de contraindre les gens à se faire absoudre quand les clercs leur feraient tort. Et de cela, fit le roi, je vous en donne en exemple le comte de Bretagne, qui étant excommunié a plaidé sept ans contre les prélats de Bretagne, et a tant fait que le pape les a condamnés tous. Donc, si j'avais contraint la première année le comté de Bretagne, à se faire absoudre, j'aurais méfait envers Dieu et envers lui. Alors se résignèrent les prélats; et oncques depuis n'ai entendu dire que demande ait été faite des choses dessus dites.
La paix qu'il fit avec le roi d'Angleterre[ [282], il la fit contre la volonté de son conseil, lequel lui disait: Sire, il nous semble que vous perdez la terre que vous donnez au roi d'Angleterre[ [283], parce qu'il n'y a pas droit, car son père l'a perdue par jugement. Et à cela le roi répondit qu'il savait bien que le roi d'Angleterre n'y avait pas droit, mais qu'il avait raison pour la lui donner: «car nos femmes sont sœurs et nos enfants cousins germains; c'est pourquoi il convient que la paix existe. Il y a grand honneur pour moi dans la paix que je fais avec le roi d'Angleterre, parce qu'il est mon vassal, ce qu'il n'était pas auparavant.»
La loyauté du roi put être vue au fait de monseigneur de Trie, qui remit au saint roi des lettres, lesquelles disaient que le roi avait donné aux héritiers de la comtesse de Boulogne, qui était morte récemment, le comté de Dammartin. Le sceau de la lettre était brisé, si bien qu'il ne restait plus que la moitié des jambes de la figure du sceau du roi et le marche-pied sur lequel le roi tenoit ses pieds. Il nous le montra à tous qui étions de son conseil, pour que nous l'aidassions de nos avis. Nous dîmes tous, sans nul débat, qu'il n'était pas tenu de mettre la lettre à exécution. Alors il dit à Jean Sarrasin, son chambellan, qu'il lui donnât la lettre qu'il lui avait commandée. Quand il tint là lettre, il nous dit: Seigneurs, voici le sceau dont je me servais avant que j'allasse outre-mer, et voit-on clair par ce sceau que l'empreinte du sceau brisée est semblable au sceau entier; pour quoi je n'oserais en bonne conscience retenir la dite comté. Alors il appela monseigneur de Trie, et lui dit: Je vous rends la comté.
Joinville, Histoire de saint Louis (Traduite par L. Dussieux).