Le français, la langue d'oïl, était en effet parlé dans toute l'Europe et dans tout l'Orient, où il s'est conservé sous le nom de langue franque[ [295]. Au treizième siècle, les seigneurs allemands avaient autour d'eux «gent françoise pour apprendre françois leurs fils et leurs filles». Brunetto Latini, le maître du Dante, qui avait étudié à Paris, composa en français son «Trésor», espèce d'encyclopédie du treizième siècle, parce que cette langue, disait-il, était plus commune à toutes gens que les autres.
Dante pensa d'abord à écrire la Divine Comédie en français, afin qu'elle fût plus universellement connue. Il avait longtemps résidé à Paris; il avait lu nos poésies nationales, et s'en était fort inspiré. M. Rathery[ [296], après une patiente comparaison des poëmes de Dante et du Roman de la Rose, de Jean de Meung, établit que le poëte florentin a souvent imité et traduit quelquefois les vers du poëte français.
«Une longue insouciance pour notre vieille gloire littéraire nous a laissé beaucoup d'erreurs à combattre et de droits à revendiquer. On ne saurait croire avec quelle légèreté des écrivains du dernier siècle, et même du nôtre, ont abandonné et trahi la cause de l'originalité nationale dans un genre où il est si rare de créer. Peut-être s'imaginaient-ils avoir tout dit quand ils avaient répété, sans examen, quelque dicton puéril contre la stérilité française; et ils oubliaient que la France avait fourni de sujets d'épopées l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, sans compter les versions de nos poëmes dans presque toutes les langues du nord et de l'orient de l'Europe. De prétendus critiques, moins justes en France pour nos poëtes qu'on ne l'était hors de France, nous donnaient pour des traducteurs, tandis que c'est nous qui étions traduits[ [297].»
Notre vieille poésie nationale, si goûtée des étrangers au treizième siècle, continua d'exercer son influence sur les littératures de l'Europe pendant longtemps encore, jusqu'au moment où la France, au seizième siècle, dédaigna son propre fonds littéraire et rejeta ses traditions; et à ce moment-là même les grands poëtes de l'Italie faisaient avec nos légendes chevaleresques, l'Arioste son Roland furieux, et le Tasse sa Jérusalem délivrée.
La langue et la littérature de la France ne furent pas seules adoptées par les peuples étrangers; il en fut de même de nos usages, de nos modes. Au milieu du onzième siècle, Sigefroi, abbé de Gœrz, déplorait que la décadence des anciens temps ait fait place à l'usage ignominieux des Français de se faire la barbe et de porter des habits courts. Presque en même temps, Godefroy de Bouillon recommandait aux chevaliers allemands la société des Français pour polir leurs mœurs et adoucir leur rudesse.
Architecture.
En même temps que la langue, les poésies, les mœurs et les modes même de la France étaient universellement acceptées, l'architecture française l'était pareillement. Les étrangers, qui venaient en si grand nombre à l'université de Paris, puisaient en France le goût de l'architecture française, qu'on appelle si improprement gothique. Entre autres faits, il faut parler de ces étudiants suédois qui, en 1287, envoyaient en Suède Étienne Bonneuil, tailleur de pierre de Paris, avec dix compagnons, pour aller «faire» la cathédrale d'Upsal, et lui fournissaient l'argent nécessaire à son voyage.
Sans vouloir écrire ici l'histoire de l'architecture gothique[ [298], il est peut-être utile de faire connaître les résultats des travaux les plus récents sur l'origine de cette architecture. Il est parfaitement certain aujourd'hui que l'architecture gothique a pris naissance en France, dans l'ancienne Neustrie[ [299], qu'elle y a acquis son développement, et que de la France elle s'est répandue dans les pays voisins. En effet, l'art gothique procède de l'art roman; or, certains monuments de l'Ile-de-France, de la Picardie et de la Champagne, présentent la transition entre les deux styles; on y remarque un mélange, une fusion des deux systèmes, tandis que partout ailleurs, au contraire, il y a une brusque substitution d'un style à l'autre. A coup sûr, il ne faudrait pas d'autres preuves de l'origine française, de la naissance en France de l'architecture gothique ou ogivale; eh bien, ces monuments de transition de la France du nord sont les plus anciens monuments à ogive, ce sont les plus incontestablement déterminés, et leurs dates indiquent qu'ils sont tous antérieurs à tous les autres monuments de style ogival construits dans les autres pays de l'Europe.
Le portail de Saint-Denis est de 1140; celui de Chartres est de 1145; le chœur de Saint-Germain-des-Prés est de 1163, et celui de Notre-Dame de Paris, de 1182. Hors de France, aux mêmes dates, on chercherait en vain des monuments aussi avancés dans ce style. C'est seulement en France que règne sans partage l'art ogival primitif[ [300], et c'est là qu'ont été construits les plus anciens et les plus beaux monuments gothiques, tels que les cathédrales de Soissons, de Laon, de Noyon, de Sens, de Reims, d'Amiens, de Paris, de Chartres, de Beauvais, etc., modèles du genre, qui ont été imités dans tout le reste de la France et en Europe. Les archéologues et les architectes anglais et allemands les plus instruits reconnaissent franchement que l'architecture gothique est d'origine française. Il est actuellement démontré pour tous les esprits au courant de la science archéologique que les monuments gothiques de l'Allemagne, d'ailleurs si peu nombreux, bien loin d'avoir servi de type à ceux de la France, sont d'une époque postérieure à ceux-ci, qu'ils ont été copiés d'après les nôtres, ou bien qu'ils ont été bâtis par des architectes français[ [301].