Le style ogival alla également de France en Espagne. A la cathédrale de Burgos, architecture et sculpture, tout est français.
«Une preuve qu'on imitait dans le quatorzième siècle, à Barcelone, l'architecture du midi de la France, se retrouve dans l'église de Santa-Maria-del-Mar, dont la façade, élevée en 1328, offre une ressemblance surprenante dans ses principales dispositions avec la façade de la cathédrale d'Arles en Provence.... L'architecture mauresque n'eut aucune influence sur l'architecture religieuse de l'Espagne, tandis que celle de la France se trouve partout[ [308].»
M. Viollet-Leduc[ [309] cite un curieux document qui nous fait connaître d'une manière précise quelles étaient les fonctions d'un architecte, comment nos Français s'y prenaient pour travailler à l'étranger et comment ils étaient traités. «Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décida, en 1312, à remplacer la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. Les travaux ne commencèrent pas immédiatement, et on nomma les administrateurs de l'œuvre, Raymond de Viloric et Arnauld de Montredon. En 1316, les travaux étaient en activité, et on voit apparaître, en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné sous le nom de Maître Henry de Narbonne. Maître Henri mourut, et sa place fut occupée par un autre architecte, son compatriote, nommé Jacques de Favariis; celui-ci s'engagea à venir à Gérone six fois l'an, et le chapitre lui assura un traitement de 250 sous par trimestre.»
La maison d'Anjou établie à Naples fit pénétrer l'architecture française dans ses nouveaux domaines. Ce n'est pas seulement dans le royaume des Deux-Siciles que l'on retrouve les traces de notre style, mais bien aussi dans tout le reste de l'Italie. En 1300, Hardouin, Français de nation, commença l'église de Sainte-Pétrone, à Bologne. Le plus bel édifice gothique de l'Italie, le dôme de Milan, a été élevé par des Français, Philippe Bonaventure de Paris, Jean Mignot et Jean Campanosen de Normandie (1388-1402); et à la fin du seizième siècle, en pleine Renaissance, Nicolas Bonaventure obtenait au concours de faire dans cette église l'une des trois belles fenêtres du fond du chœur. A Rome, un grand nombre d'édifices sont construits dans un style gothique italianisé. La seule église de style ogival pur est Santa-Maria-sopra-Minerva; les grandes basiliques de Saint-Jean de Latran, de Sainte-Marie-Majeure, de Saint-Pierre et de Saint-Paul[ [310] appartiennent à ce style franco-italien dont nous venons de parler[ [311].
La ville de Sienne tout entière, églises, palais, maisons, est construite en style ogival pur. A Florence, à Viterbe, à Tivoli, le nombre des édifices gothiques est très-considérable, et témoigne de l'influence que l'art français exerça alors en Italie.
L'Orient adopta aussi notre architecture après avoir été conquis par nos armes.
«Dans les années 1204 et 1205, des Bourguignons, des Champenois, des Flamands se détournent de leur pèlerinage armé vers Jérusalem, arrivent sous les murs de Constantinople, renversent un empire, en fondent un autre, se distribuent en royaumes, en principautés, en seigneuries de tout nom, les vastes lambeaux de ce monde ancien qui a porté la première civilisation sur tous les rivages de la Méditerranée, y introduisent nos mœurs rudes et honnêtes, notre langue, nos lois; renversés sur un point, ces États se recomposent sur un autre, et pendant près de deux siècles une nouvelle France cherche son point d'appui dans les belles régions de la Méditerranée; la plus glorieuse partie de ce monde antique, le Péloponnèse, devient la propriété d'une famille de Champagne, les Ville-Hardouin, qui donnent des codes, fondent des villes, maintiennent la tolérance entre deux cultes jaloux, frappent monnaie[ [312].»
La Grèce vit alors s'élever sur les points de son sol un grand nombre d'édifices gothiques ou en style byzantin modifié par le goût français; on voit encore les ruines de ces églises ou de ces châteaux, à Athènes, à Chalcis, à Bodonitza, en Morée. Chypre, l'ancien royaume des Lusignan, est couverte de palais, de châteaux-forts et d'églises gothiques, mais dont le style a été approprié, sur ce point comme partout ailleurs, aux usages des hommes et aux exigences du climat. Beyrouth, Sidon, Saint-Jean-d'Acre et les autres villes syriennes de Ramla, d'Abou-Gosh et de Jérusalem conservent des monuments gothiques que les Francs y ont bâtis aux temps glorieux de leur domination.
La ville de Rhodes est tout entière française. «J'entrai, dit le maréchal de Raguse[ [313], avec une émotion profonde dans cette ville, dont les souvenirs sont faits pour toucher si vivement. Elle rappelle à l'esprit des services rendus à la religion, à l'humanité, à la civilisation; elle fut comme le boulevard de l'Europe, et tint en échec les forces des barbares qui menaçaient les plus beaux pays de la chrétienté. La gloire acquise par les chevaliers de Saint-Jean, au nom de la religion, au nom de la patrie, fut une gloire tout européenne, et surtout une gloire française, car le plus grand nombre des chevaliers et les grands-maîtres dont les noms ont traversé les siècles avec le plus d'éclat étaient français. Il y a trois cent quinze ans que la fortune devint contraire à cet ordre illustre, et qu'il fut obligé d'abandonner la conquête qu'il avait faite, après l'avoir possédée pendant deux cent douze ans (1308-1520). Les souvenirs qu'il a laissés sont encore si présents, qu'on pourrait croire que c'est hier seulement qu'a cessé sa puissance. La rue des Chevaliers est intacte; la porte de chaque maison est ornée des écussons de ceux qui les ont habitées les derniers. Cette rue est silencieuse; quoique conservées, les maisons sont désertes, et l'on se croirait entouré des ombres de ces héros. Les armes de France, les nobles fleurs de lys se voient partout. C'est que la gloire et la puissance de la France sont de tous les temps et de tous les lieux: quelque lointain que soit le pays que parcourt un voyageur, quelle que soit l'époque du moyen âge dont il étudie l'histoire, le nom de France et ses souvenirs s'y trouvent toujours mêlés. Je parcourus cette rue des Chevaliers avec un saint recueillement. Je reconnus les armes des Clermont-Tonnerre et d'autres de nos plus anciennes et plus illustres maisons.»
L. Dussieux, Les Artistes français à l'étranger. (Ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en 1859).