«Le soleil devient noir; la terre entre dans la mer; les brillantes étoiles se détachent du ciel; le feu se répand sur l'antique édifice; la flamme dévorante s'élève jusqu'au ciel. Garm aboie devant l'antre de Gnip; les chaînes seront rompues; Fréco se précipitera.»
Mais la consommation suprême à peine terminée, une nouvelle création recommence: les diverses puissances qui avaient présidé à la création antérieure, tout en se résorbant dans la puissance éternelle, ont laissé après elles des germes qui reprennent vie à leur place. Écoutons encore la Vola.
«Elle voit enfin sortir du sein de la mer une terre entièrement couverte de verdure. Elle voit les cascades se précipiter, et au-dessus d'elles planer l'aigle qui guette les poissons dans les montagnes. Les Ases se réunissent dans les plaines d'Ida, et conversent ensemble sur la destruction du monde et les anciens runes d'Odin.
«On retrouve dans le gazon les antiques tables d'or. Les champs produisent d'eux-mêmes les fruits. L'adversité disparaît. Balder revient. Balder et Hotker s'établissent en paix dans le palais d'Odin. Comprenez-vous? Sais-je encore quelque chose? Un palais couvert d'or, plus brillant que le soleil, s'élève sur le Gimlé: les bons y font leur demeure et y jouissent pendant les siècles du bien suprême.»............ Pour prendre idée en un instant de la morale particulière à un peuple, il suffit d'examiner quelles sont, chez ce peuple, les conditions du paradis et celles de l'enfer. En jugeant les Scandinaves d'après cette maxime, il n'est pas difficile de reconnaître que la valeur militaire formait chez eux le fond essentiel de la vertu: «La valeur, comme le dit un guerrier germain dans Tacite, est le seul bien de l'homme: Dieu se range du côté du plus fort.» Le palais d'Odin s'ouvrait à tous les guerriers morts avec courage sur le champ de bataille. Conduits par les Walkyries, les brillantes déesses de la mêlée, et enlevés sur des chevaux rapides, ces glorieux trépassés venaient aussitôt s'installer parmi les immortels du Valhalla. Cinq cent quarante portes spacieuses suffisaient à peine au mouvement continuel des héros, se pressant pour entrer ou pour sortir, aux abords de cette ruche céleste. Il ne pouvait donc y avoir qu'une seule crainte pour l'homme intrépide: la crainte de ne pas mourir sur le champ de bataille. Cette mort sur le champ de bataille était la plus précieuse récompense qu'un noble cœur pût attendre. Loin d'interrompre la vie, elle la prolongeait en la couronnant. Voyons dans le chant de mort de Haquin, fils de Harald, de quelle manière se peignait la mort aux yeux des combattants, et nous comprendrons combien, loin de la redouter, ils devaient y aspirer avec énergie:
«Allons, dit la Walkyrie au héros, poussons nos chevaux au travers de ces mondes tapissés de verdure, qui sont la demeure des dieux. Allons annoncer à Odin qu'un roi va le visiter dans son palais.—Enfin, le roi Haquin s'approche, et sortant du combat, il est encore dégouttant de sang. A la vue d'Odin, il s'écrie: Ah! que ce dieu me paraît sévère et terrible!—Le dieu Brage répond: Venez, vous qui fûtes l'effroi des plus illustres, venez vous réunir à vos huit frères: les héros qui habitent ici seront en paix avec vous, et vous vous abreuverez de bière dans la compagnie des immortels.—Mais le prince valeureux s'écrie: Je veux toujours garder mon armure: il faut qu'un guerrier conserve avec soin sa cuirasse et son casque, et il est dangereux de quitter sa lance un instant!»
Quel aplomb dans la mort! Il suffisait, chez les Scandinaves, pour avoir le droit de redresser ainsi la tête en entrant dans l'empire funèbre, de s'y trouver convoqué par le fer sanglant des batailles. On conçoit aisément tout ce qu'une aussi vive persuasion devait inspirer d'intrépidité et d'indomptable valeur. La mort conférée par la main d'un ennemi constituait pour ces fanatiques adorateurs d'Odin un sacrement suprême: elle était à leurs yeux comme un autre baptême de sang, mais ayant seul qualité pour ravir les âmes dans les félicités du Valhalla, et quiconque était sorti pacifiquement de la vie, quelque éclat que cette vie en son temps eût jeté dans la guerre, les portes du céleste palais demeuraient inexorablement fermées par la loi du destin. D'autres mondes, les mondes mélancoliques de Héla, s'ouvraient pour ces infortunées victimes de la mort. La croyance à cet égard était si formelle, qu'au dire des poëtes, c'était dans un de ces mondes que le dieu Balder lui-même, après sa mort, avait été contraint de descendre. Quant aux lâches, l'affreux séjour du Nifflheim était pour eux. Frappés d'infamie pendant leur vie, souvent même, comme le rapporte Tacite au sujet des Germains, étouffés dans la boue par leurs frères d'armes, ils allaient, leur dernière heure venue, expier leur crime dans un enfer de glace et de venin. Lâcheté, courage, voilà quels étaient, chez les Scandinaves, les deux pôles fondamentaux du vice et de la vertu; et chez un peuple où la guerre semblait être la fin essentielle de l'individu comme de la société, cela ne pouvait manquer d'être ainsi.
On ne saurait croire à quel point cette morale, toute dirigée vers la guerre, avait porté chez les Scandinaves le mépris de la mort. L'instinct naturel avait été complétement anéanti. Au lieu de redouter la mort comme un mal, on la désirait et on la recevait comme un bien. Cet héroïsme inspiré aux Scandinaves par le sentiment de l'immortalité, paraît avoir profondément étonné les Romains, qui ne connaissaient que celui qui provient du dévouement à la chose publique. Ce courage était pour eux une énigme ainsi que celui des premiers chrétiens. «Ils tressaillent de joie dans un combat, dit Valère-Maxime, en pensant qu'ils vont sortir de la vie d'une manière si glorieuse; ils se lamentent dans les maladies de la crainte d'une fin honteuse et misérable.» Il s'agissait pour ces guerriers de bien plus grandes choses encore que la gloire et la honte: il s'agissait de peines ou de récompenses éternelles. Lucain avait mieux compris le secret de leur valeur. «La mort, disait-il, est pour eux le passage à une longue vie dans un autre univers. Ils sont heureux de leur erreur ces peuples que regarde le pôle! Ils ignorent la plus redoutable de toutes les craintes, celle de la mort. De là, cette hardiesse à se précipiter sur les piques; de là ces âmes toujours prêtes à la mort, et cette persuasion qu'on ne saurait avoir que de lâches ménagements pour la vie, puisqu'elle doit renaître.» Il me paraît hors de doute que c'est cette croyance si forte qui a décidé la ruine de l'empire romain. Des armées où il n'y a que l'honneur militaire, quelque puissant qu'on l'y suppose, peuvent-elles résister à des armées mises en mouvement par la religion? Ce sont vraiment là les épées du Seigneur; leur mobile est souverain. Aussi me semble-t-il tout à fait superficiel de chercher à expliquer, comme on le fait ordinairement, par des considérations toutes temporelles, le démembrement de l'empire romain. La religion y a joué un plus grand rôle peut-être que la politique et la stratégie. C'est elle qui a décidé toutes les victoires en jetant dans les balances du combat ses palmes immortelles.
Ce point est, à mon avis, si important, que je crois pouvoir y insister, en citant ici, d'après une ancienne chronique du Nord, la Jomswikinga Saga, un exemple qui montre, mieux qu'aucun discours ne pourrait le faire, combien la crainte qu'inspire naturellement la mort à tous les hommes était complétement abolie chez les guerriers scandinaves. Sept jeunes guerriers, appartenant à la colonie de Jomsburg, fondée par Harald à la dent bleue, sur la côte méridionale de la Baltique, accablés par le nombre dans un combat, et saisis malgré leurs efforts désespérés, furent condamnés par leur vainqueur à avoir la tête coupée. Cette condamnation fut reçue par eux avec la même joie qu'une délivrance. Le premier qui fut mené au supplice se contenta de dire avec un calme parfait: «Pourquoi ne m'arriverait-il pas la même chose qu'à mon père? Il est mort; je mourrai.» Le guerrier qui devait trancher la tête au second lui ayant demandé ce qu'il pensait à la vue de la mort, il répondit: «qu'il connaissait trop bien les lois de son pays pour qu'aucune parole marquant la crainte pût sortir de sa bouche.» A cette même question, le troisième répliqua: «Je me réjouis de mourir glorieusement, et je préfère cette mort à une vie infâme comme la tienne.» Le quatrième fit une réponse plus longue: «Je reçois, dit-il, la mort de bon cœur, et ce moment m'est agréable. Je te prie seulement de me trancher la tête le plus promptement que tu pourras, car c'est une question que nous avons souvent agitée à Jomsburg que de savoir si l'on conserve encore quelque sentiment quand la tête est coupée. C'est pourquoi je vais prendre ce couteau dans ma main: après avoir été décapité, si je le porte contre toi, ce sera un signe que je n'ai pas entièrement perdu le sentiment; si je le laisse tomber, ce sera une preuve du contraire. Ainsi hâte-toi de terminer ce différend.» Le cinquième mourut en raillant les ennemis. Le sixième pria le bourreau de le frapper de face: «Je me tiendrai immobile, dit-il, et tu observeras si je donne quelque signe de frayeur, si je cligne seulement les yeux; car nous sommes faits à ne pas remuer, même quand on nous donne le coup de la mort.» Le septième était un jeune homme dans la fleur de l'âge et d'une rare beauté. Interrogé sur ce qu'il pensait de la mort: «Je la reçois volontiers, répondit-il avec noblesse; j'ai rempli les plus grands devoirs de la vie, et j'ai vu mourir tous ceux à qui il ne m'est plus permis de survivre.» Toutes ces réponses sont admirables.
On conçoit qu'avec de pareilles idées de la mort il ne pouvait guère y avoir chez les Scandinaves d'obstacle au suicide. Il était naturel que les guerriers, empêchés par leurs blessures ou par leur âge d'aller quêter dans les combats une mort bienheureuse, cherchassent à se frayer par quelque fin intrépide un autre chemin vers le ciel. Odin lui-même, en s'ouvrant la poitrine, dans sa vieillesse, avec le fer de sa lance, leur avait donné l'exemple. Aussi le suicide était-il généralement en honneur chez eux. Il existait en Suède une montagne escarpée du haut de laquelle se précipitaient ceux qui voulaient terminer leur vie; on la nommait, dit Mallet, la salle d'Odin, parce qu'elle était en quelque sorte le vestibule du palais de ce dieu. En Islande, il y en avait également une destinée au même usage. «C'est là qu'on se rend, dit une ancienne saga, quand on est affligé et malheureux. Nos ancêtres, même sans attendre les maladies, partaient de là pour aller chez Odin.»
Enfin, sans vouloir entrer dans l'histoire du culte des Scandinaves, j'ajouterai seulement que les sacrifices humains se trouvaient en harmonie parfaite avec cette morale sanguinaire, et en étaient en quelque sorte la conséquence. Puisque la mort était une chose si agréable aux dieux, on ne pouvait manquer de la faire intervenir, comme un élément essentiel, dans les hommages qu'on leur rendait. Dans les derniers temps cet abus, augmentant sans cesse, était devenu excessif. Les temples s'étaient transformés en boucheries humaines. On immolait, selon ce que rapporte l'évêque de Merseburg dans sa chronique, jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf victimes à la fois. On baignait de sang le temple et les idoles, et on en arrosait même le peuple. Pour plaire aux Dieux, avec de si abominables principes, on ne reculait pas même devant le crime. Tantôt les rois immolaient leurs sujets, tantôt les sujets leurs rois. Le premier roi de Vermelande fut brûlé en l'honneur d'Odin à cause d'une disette. Plusieurs fois, selon le témoignage des chroniques, des rois, pour obtenir la victoire, offrirent à Odin le sang de leurs enfants. Dès que l'inhumanité a mis le pied dans la morale, elle y renverse tout.