Rigord, Vie de Philippe-Auguste, traduite par M. Guizot, dans la Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France depuis la fondation de la monarchie française jusqu'au treizième siècle.
Rigord, moine de Saint-Denis et historien assez habile, commença en 1190 à écrire l'histoire de Philippe-Auguste; il n'a conduit son ouvrage que jusqu'à l'année 1207. Il eut pour continuateur Guillaume le Breton.
BATAILLE DE TIBÉRIADE OU DE HITTIN.
4 juillet 1187.
Saladin bat les chrétiens et fait prisonnier le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan.
Le samedi matin les musulmans sortirent de leur camp en ordre de bataille; les Francs s'avançaient aussi, mais déjà affaiblis par la soif qui les tourmentait. De part et d'autre l'action commença avec fureur. La première ligne musulmane lança une nuée de flèches semblable à une nuée de sauterelles. Les flèches firent un grand ravage parmi les cavaliers chrétiens. L'infanterie chrétienne, s'était ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau; aussitôt Saladin courut se placer sur son passage, animant les musulmans de la voix et du geste. Tout à coup un des jeunes mameloucks du sultan, emporté par son ardeur, s'élança sur les chrétiens, et fut tué après des prodiges de bravoure. Les musulmans s'avancèrent pour venger sa mort, et firent un grand carnage des infidèles. Bientôt il n'y eut plus pour les chrétiens d'espoir de salut. Le comte de Tripoli essaya de se frayer un passage. Taki-Eddin, neveu du sultan, était placé en face; quand il vit le comte s'avancer en désespéré, il fit ouvrir les rangs, et le comte se sauva avec sa suite[ [125]. L'armée chrétienne était alors dans une situation horrible. Comme le sol où elle combattait était couvert de bruyères et d'herbes sèches, les musulmans y mirent le feu et allumèrent un vaste incendie. Ainsi la fumée, la chaleur du feu, celle du jour et celle du combat, tout se réunit contre les chrétiens. Ils furent si consternés, que peu s'en fallut qu'ils ne demandassent quartier. A la fin, voyant qu'il n'y avait plus de salut, ils fondirent sur les musulmans avec tant d'impétuosité, que sans le secours de Dieu on n'aurait pu leur résister. Cependant à chaque attaque ils perdaient du monde et s'affaiblissaient; enfin, ils furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline voisine, près du hameau de Hittin. Là ils essayèrent de dresser quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de ce côté. Les musulmans s'emparèrent de la grande croix que les chrétiens appellent la vraie croix, et dans laquelle se trouve un morceau de celle sur laquelle ils prétendent que fut attaché le Messie[ [126]. La perte de cette croix leur fut plus sensible que tout le reste; dès lors ils se regardèrent comme perdus. Le roi n'eût bientôt plus autour de lui sur la colline que 150 cavaliers des plus braves. Afdal était alors auprès du sultan son père. «J'étais, disait-il lui-même dans la suite, à côté de mon père quand le roi des Francs se fut retiré sur la colline; les braves qui étaient autour de lui fondirent sur nous et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de la colline. Je regardai alors mon père, et j'aperçus la tristesse sur son visage. «Faites mentir le diable!» cria-t-il aux soldats en se prenant la barbe. A ces mots, notre armé se précipita sur l'ennemi, et lui fit regagner le haut de la colline; et moi de m'écrier: «Ils fuient, ils fuient!» Mais les Francs revinrent à la charge, et s'avancèrent de nouveau jusqu'au pied de la colline, puis furent repoussés encore une fois; et moi de m'écrier derechef: «Ils fuient, ils fuient!» Alors mon père me regarda, et me dit: «Tais-toi, ils ne seront vraiment défaits que lorsque le pavillon du roi tombera.» Or, il finissait à peine de parler que le pavillon tomba. Alors mon père descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en versant des larmes de joie.»
Voici comment le pavillon du roi tomba. Quand les Francs retirés sur la colline attaquèrent les musulmans avec tant de furie, c'est qu'ils souffraient horriblement de la soif et qu'il voulaient s'ouvrir un passage. Se voyant repoussés, ils descendirent de cheval, et s'assirent par terre. Alors les musulmans montèrent sur la colline, et renversèrent la tente du roi. Tous les chrétiens qui s'y trouvaient furent faits prisonniers. On remarquait dans le nombre, outre le roi, le prince Geoffroy, son frère, Renaud, seigneur de Carac, le seigneur de Gébail, le fils de Honfroi, le grand-maître des Templiers, et plusieurs Hospitaliers et Templiers. En voyant le nombre des morts on ne croyait pas qu'il y eût des prisonniers; et en voyant les prisonniers, on ne croyait pas qu'il y eût des morts. Jamais les Francs, depuis leur invasion en Palestine, n'avaient essuyé une telle défaite. Moi-même, un an après, je passai sur le champ de bataille, et j'y vis les ossements amoncelés; il y en avait aussi d'épars çà et là, sans compter ce que les torrents et les animaux carnassiers avaient emporté sur les montagnes et dans les vallées.
Ibn-Alatir, traduit par M. Reinaud dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 194.
Ibn-Alatir, historien arabe fort distingué, naquit en 1160 et mourut en 1233. Il fut attaché à Zengui, prince de Mossoul et d'Alep, et à Saladin; il a vu les événements qu'il raconte. Ibn-Alatir est auteur d'une Histoire des Atabeks et d'une Chronique complète.
AUTRE RÉCIT DE LA BATAILLE DE TIBÉRIADE.
L'historien Emad-Eddin[ [127], qui se trouva à cette bataille, remarque avec étonnement que tant que les cavaliers chrétiens purent se tenir à cheval ils restèrent intacts; car ils étaient couverts de la tête aux pieds d'une sorte de cuirasse tissue d'anneaux de fer qui les mettait à l'abri des coups; mais dès que le cheval tombait, le cavalier était perdu. «Cette bataille, ajoute l'auteur, se livra un samedi. Les chrétiens étaient des lions au commencement du combat, et ne furent plus à la fin que des brebis dispersées. De tant de milliers d'hommes, il ne s'en sauva qu'un petit nombre. Le champ de bataille était couvert de morts et de mourants. Je traversai moi-même le mont Hittin; il m'offrit un horrible spectacle. Je vis tout ce qu'une nation heureuse avait fait à un peuple malheureux. Je vis l'état de ses chefs: qui pourrait le décrire? Je vis des têtes tranchées, des yeux éteints ou crevés, des corps couverts de poussière, des membres disloqués, des bras séparés, des os fendus, des cous taillés, des lombes brisés, des pieds qui ne tenaient plus à la jambe, des corps partagés en deux, des lèvres déchirées, des fronts fracassés. En voyant ces visages attachés à la terre et couverts de sang et de blessures, je me rappelai ces paroles de l'Alcoran: l'infidèle dira: «Que ne suis-je poussière? Quelle odeur suave s'exhalait de cette terrible victoire!»