Sur ces entrefaites, il arriva au camp un nouveau député chrétien, demandant à parler à Saladin. Boha-Eddin rapporte que Malek-Adel et Afdal, fils du sultan, eurent une entrevue avec le député: «N'a pas qui veut, lui dirent-ils, la faculté d'approcher du sultan; il faut avant tout solliciter son agrément.» Cependant Saladin y consentant; on lui présenta le député, qui lui donna le salut du roi d'Angleterre, et dit: «Mon maître désire avoir une entrevue avec vous; si vous voulez lui accorder un sauf-conduit, il viendra vous trouver et vous instruire lui-même de ses volontés; à moins que vous n'aimiez mieux choisir dans la plaine un lieu situé entre les deux armées, où vous puissiez traiter ensemble de vos intérêts.» Le sultan répondit: «Si nous avons une conférence, il ne comprendra pas mon langage, ni moi le sien; autant vaut recourir à l'intermédiaire d'un ambassadeur.» Cependant le député insistant, il fut convenu que l'entrevue aurait lieu entre le roi et Malek-Adel; mais les jours suivants le député ne parut plus. Le bruit courut que le roi d'Angleterre avait été dissuadé par les princes chrétiens d'aller au rendez-vous, sous prétexte qu'il se compromettrait; on ajoutait même que le roi de France, qui avait de l'autorité sur le prince, lui en avait fait défense expresse. Ce ne fut que quelque temps après que le député du roi d'Angleterre revint pour démentir ces bruits; il avait ordre de déclarer que le roi se conduisait par ses volontés, et non d'après celles des autres. «Je gouverne, disait le roi, et ne suis pas gouverné; si j'ai manqué au rendez-vous, c'est à cause de ma maladie.» Ensuite le député, qui au fond venait pour demander différentes choses dont son maître avait besoin dans sa maladie, poursuivit ainsi: «C'est la coutume entre nos rois de se faire des présents, même en temps de guerre; mon maître est en état d'en faire qui sont dignes du sultan: me permettez-vous de les apporter? Vous seront-ils agréables, venant par l'entremise d'un député?» A quoi Malek-Adel répondit: «Le présent sera bien reçu, pourvu qu'il nous soit permis d'en offrir d'autres en retour.» Le député reprit: «Nous avons amené ici des faucons et d'autres oiseaux de proie qui ont beaucoup souffert dans le voyage et qui se meurent de besoin; vous plaira-t-il de nous donner des poules et des poulets pour les nourrir? Dès qu'ils seront rétablis, nous en ferons hommage au sultan.—Dites plutôt, repartit Malek-Adel, que votre maître est malade, et qu'il a besoin de poulets pour se remettre. Au reste, qu'à cela ne tienne; il en aura tant qu'il voudra; parlons d'autre chose.» Mais l'entretien n'alla pas plus loin. Quelques jours après, le roi d'Angleterre renvoya au sultan un prisonnier musulman, et Saladin remit au député une robe d'honneur. Ensuite le roi envoya demander des fruits et de la neige, qui lui furent accordés.

Boha-Eddin rapporte que le but de ces fréquentes ambassades de la part du roi était surtout de connaître l'état et les dispositions des troupes musulmanes, et que le sultan n'en était pas fâché, afin de savoir aussi ce que pensaient les chrétiens. «Pendant ce temps, poursuit Boha-Eddin, les machines de l'ennemi ne cessaient de battre la ville; bientôt la garnison ne suffit plus à la défense des remparts; quelquefois les soldats passaient plusieurs jours et plusieurs nuits de suite sans dormir et sans prendre de repos; les chrétiens au contraire, se relevaient les uns les autres. Le Ier juillet, ils tentèrent un assaut général; dans cette vue, ils se partagèrent en plusieurs corps, et s'ébranlèrent, cavalerie et infanterie. Aussitôt le sultan fit prendre les armes à ses troupes, et se porta contre le camp ennemi pour faire diversion. Ce jour-là il y eut un engagement terrible; le sultan courait à cheval d'un rang à l'autre, semblable à une lionne qui a perdu ses petits, en criant: «O musulmans, musulmans!» et ayant les yeux mouillés de larmes. Toutes les fois que ses regards venaient à tomber sur la ville, il se représentait les maux qui accablaient la garnison; il pensait aux souffrances des soldats; à cette idée, son ardeur s'allumait, et il renouvelait le combat. Il passa toute cette journée sans manger et ne prit qu'une potion qu'avait ordonnée le médecin. Pour moi, remarque Boha-Eddin, je ne pus résister à tant de fatigues, et je quittai le sultan pour m'enfermer dans ma tente sur la colline d'Aïadia, d'où je pouvais tout voir. Le combat ne cessa qu'à la nuit.»

«Sur ces entrefaites, continue Boha-Eddin, nous reçûmes de la garnison une lettre ainsi conçue: «Nous sommes dans le dernier état de faiblesse; nous ne pouvons tenir plus longtemps; demain 2 juillet, si vous ne venez à notre secours, nous négocierons pour nos vies; nous abandonnerons la ville; nous tâcherons de sauver nos têtes.» Cette nouvelle, poursuit Boha-Eddin, était la plus fâcheuse possible; nous en fûmes tous accablés. Il y avait alors dans Acre l'élite des guerriers de la Palestine, de la Syrie, de l'Égypte et de tous les pays musulmans; on y remarquait les plus braves émirs de l'armée et les plus illustres héros de l'islamisme. A la lecture de cette lettre, le sultan ressentit une affliction qu'il n'avait jamais éprouvée; on craignit même pour sa vie; et cependant il ne cessait de louer Dieu et de tout prendre en patience. Dans ce danger, il se décida, pour procurer du repos à la ville, à attaquer le camp ennemi. Au point du jour, il fit battre le tambour; toute l'armée prit les armes, cavalerie et infanterie, et l'assaut commença; mais le sultan fut mal secondé. Une partie de l'infanterie chrétienne s'était placée derrière ses retranchements, ferme comme un mur, et il ne fut jamais possible de l'entamer. J'ai ouï dire à l'un de ceux qui parvinrent jusqu'au camp ennemi, qu'il vit un chrétien, lequel du haut des retranchements, et ayant à ses côtés des hommes qui lui fournissaient des traits et des pierres, repoussait les assaillants; sa constance était extraordinaire; déjà il était atteint de plus de cinquante traits ou coups de pierre, sans que rien pût lui faire lâcher pied; nous n'en fûmes délivrés que par un pot de naphte qui le brûla entièrement. Un autre m'a assuré avoir vu une femme qui se battait comme les hommes. Le combat dura jusqu'à la nuit.

«Pendant cette attaque, il s'en livrait une autre du côté de la ville. Déjà les chrétiens étaient parvenus jusque sur l'avant-mur, et ils allaient forcer la dernière barrière, lorsqu'ils perdirent six de leurs braves les plus illustres. Cet accident ralentit leur courage, et Saïf-Eddin-Maschtoub, commandant de la ville, en profita pour négocier. Il se présenta au roi de France, et lui dit: «Vous savez que la plupart des villes de ce pays que nous occupons, nous les avons prises sur vous; nous les pressions de toutes nos forces, mais du moment que les habitants demandaient la vie, nous la leur accordions, et nous les laissions aller en liberté; accordez-nous à votre tour les mêmes conditions, et nous abandonnerons Acre.» Le roi répondit: «Ceux dont vous me parlez, aussi bien que vous, vous êtes mes esclaves et mes serviteurs; commencez par vous rendre, et je verrai ce que j'ai à faire.» A ces mots, Maschtoub ne put retenir son indignation. «Nous ne rendrons pas la ville, s'écria-t-il, vous n'entrerez pas que nous ne soyons tués, et aucun de nous ne périra qu'il n'ait tué cinquante des vôtres.» En disant ces mots, il se retira.

Mais quand il fut de retour dans la ville, la frayeur s'empara des esprits; plusieurs s'enfuirent la nuit dans une barque. Ibn-Alatir dit que les uns périrent dans la traversée et s'en allèrent à la demeure éternelle; les autres arrivèrent sains et saufs auprès du sultan. Saladin fut très-irrité de cette désertion; si l'on en croit Emad-Eddin, il ôta, dans sa colère, à ces lâches émirs, les terres et les bénéfices militaires qu'il leur avait donnés, et par cette sévérité il en engagea quelques-uns à retourner à leur poste. Mais déjà l'effet était produit; les habitants se trouvaient au dernier degré de l'abattement, et la même crainte se communiqua à l'armée. Aussi le lendemain, quand le sultan ramena ses troupes au combat, elles refusèrent d'en venir aux mains, prétendant que c'était inutilement compromettre l'honneur de l'islamisme. Cependant le roi d'Angleterre, ayant envoyé trois hommes pour demander de la neige et des fruits, obtint ce qu'il désirait.

Tout-à-coup, dans la nuit du samedi 5 du mois, les Francs, au rapport de Boha-Eddin, entendirent un grand bruit qui leur fit croire qu'une nouvelle armée venait d'entrer dans la ville; là-dessus ils prirent les armes, comme pour marcher au combat. Le même bruit fut entendu de l'armée musulmane, et les soldats s'ébranlèrent aussi. C'était une fausse alerte, et ce bruit extraordinaire avait été occasionné par l'arrivée subite de quelques cavaliers habillés de vert dans la ville. Un chrétien s'avançant sous les remparts, cria à un soldat de la garnison qui était en sentinelle: «Par ta foi, dis-moi combien il en est entré. Je les ai vus; ils étaient à cheval et habillés de vert; ils n'étaient guère au-dessous de mille[ [142]

«Le lendemain, poursuit Boha-Eddin, nous reçûmes une nouvelle lettre de la garnison, ainsi conçue: «Nous avons tous juré de mourir; nous nous ferons tuer plutôt que de nous rendre; ils n'entreront pas tant que nous serons en vie; seulement faites diversion et empêchez l'ennemi de nous attaquer. Telle est notre résolution. Gardez-vous de céder; pour nous, notre parti est pris.»

«Le fait est que les jours suivants les chrétiens n'attaquèrent pas la ville; ils envoyèrent faire de nouvelles propositions, aimant mieux, disaient-ils, entrer sans effusion de sang, et demandant que tous les prisonniers chrétiens fussent mis en liberté, et que toutes les villes de la Palestine et de la Phénicie qu'ils avaient perdues leur fussent rendues. Mais Saladin ne voulut pas accepter ces conditions; il offrit la ville seule avec ce qu'elle contenait, non compris la garnison; il offrit encore de rendre le bois du crucifiement (la vraie croix), ce qui fut refusé.»

Ibn-Alatir dit de plus que Saladin proposa de rendre un prisonnier chrétien pour chaque musulman qui se trouverait dans la ville. «Sur le refus des Francs, ajoute-t-il, le sultan écrivit aux soldats de la garnison de sortir le lendemain tous ensemble, et de s'ouvrir un passage à travers l'armée chrétienne; il leur enjoignit de suivre les bords de la mer et de se charger de tout ce qu'ils pourraient emporter, promettant de son côté d'aller à leur rencontre avec ses troupes et de favoriser leur retraite. Les assiégés se disposèrent à évacuer la ville; chacun mit à part ce qu'il voulait sauver. Malheureusement ces préparatifs durèrent jusqu'au jour; et les chrétiens, prévenus du projet, occupèrent toutes les issues. Quelques soldats montèrent sur les remparts et agitèrent un drapeau; c'était le signal de l'attaque. Saladin se précipita aussitôt sur le camp des chrétiens pour faire diversion, mais tout fut inutile; les chrétiens firent à la fois face à la garnison et à l'armée du sultan. Tous les musulmans étaient en larmes; Saladin allait et venait, animant ses guerriers; peu s'en fallut même qu'il ne forçât le camp ennemi; à la fin, il fut repoussé par le nombre.»

La ville était alors ouverte de toutes parts et réduite à la dernière extrémité. Le vendredi suivant, 17 du mois, la garnison, au rapport de Boha-Eddin, envoya un nageur au sultan, avec une lettre qui annonçait l'état horrible où elle se trouvait et l'impossibilité de tenir plus longtemps. Aussitôt Saladin se disposa à tenter un dernier effort; il assembla son conseil, et après lui avoir exposé le malheureux état de la ville, il proposa de renouveler le combat. Les avis furent partagés; mais pendant qu'on délibérait, on vit tout-à-coup arborer sur les murs l'étendard et les bannières des Francs; en même temps, un grand cri s'éleva du côté de l'armée chrétienne. On était alors vers l'heure de midi. Les musulmans en furent accablés; ils demeurèrent un instant comme frappés de stupeur; on eût dit qu'ils avaient l'esprit égaré; ensuite ils éclatèrent en gémissements et en sanglots; tous les cœurs prirent part à la douleur commune, à proportion de leur foi et de leur piété; tous les musulmans s'affligèrent de cette perte par esprit de religion. «Pour moi, poursuit Boha-Eddin, je restai tout ce temps là auprès de Saladin; il paraissait plus affecté qu'une mère qui a perdu son fils unique et fondait en larmes; je lui offris des consolations analogues à la circonstance; je l'exhortai à songer plutôt aux moyens de sauver Jérusalem et la Palestine.»