Au terme que le duc leur avait donné, ils revinrent au palais. Je ne puis vous raconter toutes les paroles qui furent dites alors, mais la fin de cette discussion fut telle: «Seigneurs, fit le duc, nous vous dirons ce que nous avons décidé, si nous pouvons le faire accepter par notre conseil et le peuple du pays, et vous examinerez si vous pouvez l'accepter. Nous vous fournirons de bateaux plats pour passer quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, et de navires pour quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille sergents à pied; et pour tous ces chevaux et ces hommes, il sera convenu que la flotte portera des vivres pour neuf mois, à la condition que l'on donnera pour le cheval quatre marcs d'argent, et pour l'homme deux. Et toutes les conventions que nous devisons, nous les tiendrons pendant un an à compter du jour que nous partirons du port de Venise pour faire le service de Dieu et de la chrétienté, en quelque lieu que ce soit. La somme totale que vous aurez à payer se monte à 85,000 marcs. Et nous vous promettons que nous mettrons en mer cinquante galères pour l'amour de Dieu, en convenant que, tant que durera notre association, de toutes les conquêtes que nous ferons par mer ou par terre, nous en aurons la moitié et vous l'autre. Or, consultez-vous, et voyez si vous pouvez accepter ces propositions.»

Les messagers s'en vont, et disent qu'ils parleraient ensemble et qu'ils feront réponse le lendemain. Ils se consultèrent et parlèrent entre eux pendant la nuit; ils s'accordèrent pour accepter les propositions, et le lendemain ils vinrent devant le duc, et dirent: «Sire, nous sommes prêts à accepter votre convention.» Et le duc dit qu'il en parlerait à son peuple, et que ce qui serait décidé il le leur ferait savoir. Le lendemain, qui était le troisième jour, le duc, qui était très-sage et preux, manda son grand conseil, et le conseil était de quarante hommes des plus sages du pays. Par son bon sens et son esprit, qui était net et bon, il les amena à louer et à vouloir l'arrangement. Puis il en fit venir cent, puis deux cents, puis mille, tant que tous l'approuvèrent et consentirent; puis il en assembla au moins dix mille dans la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit, et il leur dit d'entendre la messe du Saint-Esprit et qu'ils prient Dieu pour qu'ils les conseillât sur la demande que les messagers venaient faire; et ils le firent bien volontiers.

Quand la messe fut dite, le duc fit dire aux messagers qu'ils demandassent humblement à tout le peuple s'il voulait faire cette convention. Les messagers vinrent à l'église; ils y furent beaucoup regardés par maintes gens qui ne les avaient pas encore vus. Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, prit la parole, du consentement et de la volonté des autres messagers; il leur dit: «Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants nous ont envoyés auprès de vous; ils vous crient miséricorde: prenez pitié de Jérusalem, qui est en servage de Turcs; et pour Dieu veuillez les accompagner pour venger l'injure de Jésus-Christ; ils vous ont choisis parce qu'ils savent que nulle nation n'a autant de puissance sur mer que vous; ils nous ont commandé de nous jeter à vos pieds et de ne nous relever que quand vous aurez promis d'avoir pitié de la terre sainte d'outre-mer.»

Alors les six messagers s'agenouillent à leurs pieds, pleurant beaucoup; et le duc et tous les autres s'écrièrent tous à une voix, levant leurs mains en l'air, et dirent: «Nous l'octroyons, nous l'octroyons!» Il y eut alors si grand bruit et si grande noise qu'il semblait que la terre s'écroulait. Et quand cette grande noise fut apaisée, le bon duc de Venise, qui était très-sage et preux, monta au pupitre, parla au peuple, et leur dit: «Seigneurs, voyez l'honneur que Dieu vous a fait, qui est que la meilleure nation du monde a laissé toutes les autres pour venir requérir votre compagnie et accomplir cette importante entreprise d'aller au secours de Notre-Seigneur.» Des paroles bonnes et belles que dit le duc, je ne puis tout raconter. Ainsi finit la chose, et les chartes furent dressées le lendemain.

Les croisés arrivent à Venise.
1202.

Une grande partie des pèlerins était déjà arrivée à Venise. Le comte de Flandre Baudouin y était déjà arrivé et beaucoup d'autres; mais la nouvelle leur vint que beaucoup de pèlerins s'en allaient par d'autres chemins vers d'autres ports; ils en furent très-contrariés, parce qu'ils ne pourraient plus exécuter la convention ni payer la somme qu'ils devaient aux Vénitiens. Après avoir tenu conseil entre eux, ils envoyèrent de bons messagers au-devant des pèlerins et de Louis comte de Blois et de Chartres, qui n'étaient pas encore arrivés, pour les exhorter, leur crier miséricorde et leur dire qu'ils eussent pitié de la terre sainte d'outre-mer, et que nul preux ne pouvait prendre un autre passage que celui de Venise.

A ce message furent élus le comte Hugues de Saint-Pol et Geoffroy de Ville-Hardouin, le maréchal de Champagne, qui chevauchèrent jusqu'à Pavie. Ils y trouvèrent le comte Louis en grande compagnie de bons chevaliers et de braves gens. Par leurs remontrances et leurs prières, ils décidèrent assez de gens de venir à Venise qui s'en allaient à d'autres ports par d'autres chemins. Pourtant beaucoup de bonnes gens partirent de Plaisance qui s'en allèrent en Pouille par d'autres chemins. De ceux-là furent Villain de Neuilly, qui était un des bons chevaliers du monde, Henri d'Ardillières, Renard de Dampierre, Henri de Longchamp, Gilles de Trasegnies, homme-lige de Baudouin comte de Flandre, qui lui avait donné cinq cents livres du sien pour aller avec lui au voyage. Avec eux s'en allèrent grande compagnie[ [144] de chevaliers et de sergents, dont les noms ne sont pas écrits. Grand fut le décroissement de ceux de l'armée qui allaient à Venise, et il advint grande mésaventure, ainsi que vous pourrez le voir plus loin.

Mais le comte Louis et d'autres barons s'en allèrent à Venise, et furent reçus à grand'fête et à grand'joie; ils se logèrent dans l'île Saint-Nicolas avec les autres croisés. L'armée était bien belle et de braves gens; jamais nul homme n'en vit une plus belle et plus nombreuse. Les Vénitiens leur donnèrent abondamment, comme on était convenu, tout ce qui était nécessaire aux chevaux et aux hommes; et les navires qu'ils appareillèrent étaient si beaux et si riches, que jamais nul chrétien n'en vit de plus beaux et de plus riches; et il y avait de vaisseaux, de galères et de vissiers (bateaux plats) trois fois plus qu'il n'en fallait pour ce qu'il y avait d'hommes en l'armée. Ha! quel grand dommage ce fut quand les autres qui allèrent aux autres ports ne vinrent pas ici! La chrétienté eût été bien rehaussée et la terre des Turcs abaissée! Les Vénitiens accomplirent très-bien toutes leurs conventions et firent mieux encore; et ils sommèrent les comtes et les barons de tenir leurs engagements et de payer l'argent convenu, étant prêts de faire voile.

On chercha dans l'armée le prix du transport, et il y avait assez de gens qui disaient qu'ils ne pouvaient pas payer leur passage, et les barons en recevaient ce qu'ils pouvaient donner. Quand ils eurent demandé et quêté, il se trouva qu'on était bien loin de la somme nécessaire; alors les barons les réunirent, et leur dirent: «Seigneurs, les Vénitiens ont fort bien accompli leurs engagements, et même au delà; mais nous ne sommes pas assez de monde pour pouvoir payer le passage, et cela par l'absence de ceux qui sont allés aux autres ports. Pour Dieu! que chacun donne de son bien autant qu'il faudra pour que nous puissions payer le prix convenu; en tout il vaut mieux que nous donnions tout notre avoir que de faire manquer l'entreprise et de perdre ce que nous y avons déjà dépensé et de manquer à nos conventions; et si cette armée retourne en arrière, le secours d'outre-mer est perdu.» Alors il y eut grande discorde parmi la plupart des barons et des autres pèlerins, qui disaient: «Nous avons payé notre passage; s'ils veulent nous mener, nous nous en irons volontiers; et s'ils ne le veulent pas, nous nous disperserons et nous irons à d'autres ports.» Ils parlaient ainsi parce qu'ils auraient voulu que l'armée se dispersât. Les autres disaient: «Mieux aimons-nous y dépenser tout notre avoir et aller pauvres à l'armée que de la laisser rompre, car Dieu nous le rendra bien quand il lui plaira.»

Alors le comte de Flandre commença à bailler tout ce qu'il avait et tout ce qu'il put emprunter, et le comte Louis, et le marquis de Montferrat, et le comte Hugues de Saint-Pol, et ceux qui se tenaient de leur parti; alors vous eussiez vu porter beaucoup de belle vaisselle d'or et d'argent à l'hôtel du duc pour faire le payement. Et quand ils eurent payé, il manqua du prix convenu 34,000 marcs d'argent. Et de cela furent très-joyeux ceux qui les avaient mis en défaut, en ne voulant rien donner; ils croyaient bien alors que l'armée allait se rompre et se dépecer. Mais Dieu, qui conseille ceux qui sont privés de conseils, ne le veut pas permettre.