Quand le jour fixé pour le rendez-vous fut venu, le vaillant Beaumanoir, que Dieu le fasse croître en vertu! appelle tous ses compagnons auprès de lui, et leur fait dire des messes. Tous reçoivent l'absolution et communient au nom du roi Jésus. «Seigneurs, dit Beaumanoir avec un fier visage, vous allez avoir affaire contre des Anglais de grand courage, et qui veulent notre perte. Je vous prie, et requiers chacun de vous, d'avoir bonne contenance. Tenez-vous près l'un l'autre comme gens vaillants et sages; si Jésus-Christ vous donne la force et l'avantage, tous les barons de France en auront grande joie; et le duc débonnaire[ [177] à qui j'ai fait hommage, et la noble duchesse à qui je suis allié, nous estimeront toujours. Jurons tous Dieu, qui fit l'homme à son image, que si nous trouvons Bembrough dans la plaine, hors du bocage, jamais personne de sa famille ne le reverra.»

Cependant Bembrough, qui est parvenu à réunir trente combattants, les mène tranquillement droit au pré, et leur dit, c'est la pure vérité: «J'ai fait lire mes livres; Merlin nous promet aujourd'hui la victoire sur les Bretons, et je vous assure que la Bretagne sera délivrée et appartiendra au bon roi Édouard, car je l'ai résolu. Seigneurs, ajoute Bembrough, ayez confiance et réjouissez-vous; soyez sûrs et certains que Beaumanoir sera pris, lui et ses compagnons; qu'il en restera peu de vivants, et que nous les amènerons après au noble Édouard, le brave roi d'Angleterre, qui nous a envoyés ici. Il les traitera tous selon son plaisir; nous lui remettrons toutes les terres que nous prendrons jusqu'à Paris, et les Bretons ne nous attendront pas face à face.» Ainsi parlait Bembrough, comme il le pensait; mais, s'il plaît à Dieu, le roi de Paradis, il ne réussira pas de si tôt dans ses projets.

Bembrough cependant est arrivé le premier sur le pré avec ses trente guerriers. Il s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? Je crois bien que déjà tu es en défaut; et cependant tu aurais été vaincu en combattant, si tu avais voulu!» Comme il achevait ces mots, Beaumanoir est arrivé. «Beaumanoir, dit Bembrough, soyons amis, si vous voulez; remettons cette journée à une autre fois; j'enverrai prendre les ordres du noble Édouard, et vous vous adresserez au roi de Saint-Denis; et s'ils nous permettent le combat, nous nous rendrons ici à un jour fixé.» «Seigneur, dit Beaumanoir, je prendrai avis sur ce que vous me proposez.»

Le vaillant Beaumanoir, d'une contenance fière, vient apporter cette nouvelle à ses guerriers. «Seigneurs, leur dit-il, Bembrough voudrait ajourner l'affaire et que chacun s'en allât sans avoir frappé un coup. Veuillez tous m'en dire votre pensée; car pour moi, j'en atteste le Dieu qui a fait le ciel et la rosée, je ne voudrais pas pour tout l'or du monde que cette bataille ne fût faite et achevée.» Charruel, tout ému de colère, prend alors la parole, car il n'y avait pas de meilleur chevalier jusqu'à la mer. «Sire, nous sommes venus trente en ce lieu; nous avons tous dague, lance et épée; nous sommes tous prêts à combattre Bembrough, de par saint Honoré, puisqu'il dispute le pays au bon et brave duc. Périsse bientôt celui qui voudrait quitter sans en être venu aux mains, ou qui voudrait ajourner le combat.» «Je le veux bien, répond Beaumanoir; allons à la bataille ainsi qu'elle a été jurée.»

«Bembrough, dit Beaumanoir, écoutez ma résolution; entendez ce que disent Charruel au fier visage et tous ses compagnons, qu'il serait honteux pour vous de remettre la bataille que vous avez offerte sans raison au noble duc, qui est courtois et sage. Ils jurent tous, par le Dieu qui fit tous les hommes à sa ressemblance, que vous mourriez honteusement devant tous les barons, vous et tous vos gens, et cela par votre faute.»

«Beaumanoir, dit Bembrough, c'est grande folie, oui c'est grande folie à vous de causer, par votre témérité, la mort de la fleur de la duché; car quand elle aura péri et ne sera plus de ce monde, jamais vous n'en retrouverez de semblables dans la Bretagne.» «Bembrough, dit Beaumanoir, pour Dieu ne croyez pas que j'aie amené ici tous nos chevaliers. Laval, Rochefort, Lohéac n'y sont point; ni Montfort, ni Rohan, ni Quentin, ni tant d'autres; mais il est bien vrai que j'ai avec moi de nobles chevaliers, et la fleur des écuyers de toute la Bretagne, qui ne daigneraient pas fuir pour sauver leur vie, et qui sont incapables de trahison, de fausseté et de perfidie. Ils jurent tous, par le fils de sainte Marie, que vous mourrez ignominieusement à leur aspect, et que vous et tous les vôtres, quoi que vous en disiez, vous serez pris et garrottés avant l'heure de complies.»

Bembrough lui répond: «Toute votre puissance et vos chevaliers, je les prise moins qu'une gousse d'ail; car ce jour même, et malgré vous, j'aurai tout pouvoir, et je me rendrai maître de la Bretagne et de toute la Normandie.» Puis, s'adressant aux Anglais: «Seigneurs, les Bretons ont tort; frappez sur eux, mettez-les tous à mort; gardez qu'aucun n'échappe, ni faibles ni forts.»

Les soixante guerriers sont impatients d'en venir aux mains. Le premier choc est terrible et funeste; Charruel est fait prisonnier, Geoffroy Mellon est frappé à mort, et le vaillant Tristan, robuste et de haute stature, reçoit un violent coup de maillet; messire Jean Rousselot est grièvement blessé. Les Bretons, il est trop vrai, ont le dessous, si Jésus-Christ, par qui tout réussit, ne les protége. Le combat fut terrible dans la plaine. Caro de Bodegat est atteint d'un coup de maillet, et le vaillant Tristan, frappé dangereusement, s'écrie: «Beaumanoir, où es-tu? voilà les Anglais qui m'entraînent, blessé et meurtri? Je n'ai jamais eu de crainte quand je me suis trouvé avec toi. Si le vrai Dieu ne me secourt par sa puissance, les Anglais m'emmèneront, et vous m'aurez perdu.» Beaumanoir jure par Jésus-Christ qu'auparavant il y aura de rudes coups portés, mainte lance rompue et maint écu percé. Et à ces mots il lève sa grande épée tranchante; chacun de ceux qu'il atteint est mort ou renversé. Les Anglais lui résistent avec vigueur et méprisent ses efforts. Le combat est violent et meurtrier, et des deux côtés les combattants montrent cœur de lion. Tous convinrent d'une suspension pour aller se désaltérer un instant avec le bon vin d'Anjou que chacun a dans sa bouteille; et après en avoir tous bu, ils reviennent aussitôt au combat.

La bataille fut terrible au milieu de la prairie, et le carnage affreux, et rude fut la mêlée. Les Bretons ont le désavantage, je veux dire ce qui est vrai; car deux ont perdu la vie et trois autres sont prisonniers; Dieu leur soit en aide! Il ne reste que vingt-cinq combattants. Mais Geoffroy de la Roche, écuyer de très-noble et ancienne race, demande la chevalerie; et Beaumanoir le fait chevalier, au nom de sainte Marie, et lui dit: «Beau doux fils, ne t'épargne pas; souviens-toi du chevalier qui se signala à Constantinople[ [178] au milieu de tant de braves guerriers; et je jure Dieu, qui tient tout sous sa puissance, que les Anglais payeront ta chevalerie avant l'heure de complies.» Bembrough l'a entendu; mais il redoute peu la valeur des chevaliers bretons, et dit à Beaumanoir avec audace: «Rends-toi vite, Beaumanoir; je ne te tuerai pas, mais je te donnerai en présent à ma mie; car je lui ai promis, et je ne mentirai point, qu'aujourd'hui je t'amènerais, devant elle.» Beaumanoir lui répond: «C'est aussi mon intention, et nous l'entendons bien ainsi, moi et mes compagnons, s'il plaît au Dieu de Gloire, à sainte Marie, au bon saint Yves, en qui j'ai toute confiance! Jette donc le dé, et ne ménage rien; le hasard tombera sur toi, tu ne vivras pas longtemps.» Alain de Kéranrais l'a aussi entendu, et lui dit: «Misérable, quelle est ta présomption! tu te flattes d'emmener prisonnier un homme d'un tel courage! c'est moi qui te défie aujourd'hui en son nom, et qui te frapperai de mon glaive tranchant.» Au même instant, Alain de Kéranrais lui porte droit au visage un coup de fer de sa lance, dont la pointe, comme chacun l'a vu, pénètre jusqu'à la cervelle. Il tire son glaive dès que Bembrough est tombé. Celui-ci se relève, s'avance sur lui; mais messire Geoffroy du Bois, qui l'a reconnu, le frappe aussitôt de sa lance; et Bembrough est renversé mort à terre. Du Bois s'écrie alors: «Beaumanoir, où es-tu? te voilà vengé de lui; il gît étendu mort.» Beaumanoir, qui l'a bien entendu, répond: «Seigneurs, voilà le moment de redoubler d'ardeur au combat! Pour Dieu, joignez les autres, et laissez celui-ci.»

Cependant les Anglais ont vu que Bembrough est mort, et sa jactance abattue ainsi que sa grande présomption. Alors l'Allemand Croquart, animé de courroux, s'écrie: «Seigneurs, il est trop vrai, Bembrough, qui nous a conduits ici, vient de succomber. Tous les livres de Merlin, qu'il aimait tant à consulter, ne lui ont pas valu deux deniers; il gît bouche béante, renversé mort. Je vous en prie, beaux seigneurs, comportez-vous en hommes de cœur. Tenez-vous étroitement serrés l'un contre l'autre, et que quiconque vous approchera tombe mort ou blessé. Dieu! combien Beaumanoir sera mécontent et courroucé si ses ennemis ne sont pas réservés à la honte et au mépris!» Aussitôt Charuel s'est relevé, ainsi que le vaillant Tristan, qui était grièvement blessé, et le preux et honoré Caro de Bodegat. Tous trois étaient prisonniers de l'insensé Bembrough, mais ils furent délivrés dès que Bembrough fut mort. Ils se sont tous armés de leur bon glaive tranchant, et ils ont bonne volonté de frapper sur les Anglais.