Les intrigues de Charles le Mauvais ayant fait rompre les négociations ouvertes entre le roi Jean et le roi d'Angleterre, la guerre, qui avait à peu près cessé depuis la prise de Calais, recommença en 1355. Le désordre général était tel, et le gouvernement du roi Jean était tellement discrédité par sa faiblesse et par l'altération continuelle des monnaies, que le Roi se vit contraint de convoquer à Paris les états généraux; il leur demanda les troupes et l'argent nécessaires pour soutenir la guerre. On trouvera dans le récit que nous publions des détails curieux sur l'impôt établi par les états généraux sur le revenu de toutes les classes de la population. On remarquera que le revenu paye d'autant plus qu'il est moins considérable.

De l'assemblée que le roy fist faire en parlement des nobles, du clergié et des bonnes villes, pour ordener aydes à soustenir le fait de la guerre.

En ce meisme an, à la Saint-Andrieu, furent assemblés à Paris, par le mandement du roy, les prélas, les chapitres, les barons et les villes du royaume de France; et leur fist le roy exposer en sa présence l'estat des guerres, le mercredi après la Saint-Andrieu, en la chambre du parlement, par maistre Pierre de la Forest, lors arcevesque de Rouen et chancelier de France. Et leur requist ledit chancelier, pour le roy, que ils eussent avis ensemble quelle aide ils pourroient faire au roy, qui feust souffisant pour faire les frais de la guerre. Et pour ce que il avoit entendu que les sougiés du royaume se tenoient forment à grevés par la mutacion des monnoies, il offrit à faire forte monnoie et durable, mais que on luy féist aide qui fust souffisant à soustenir la guerre. Lesquels respondirent c'est assavoir: le clergié, par la bouche de maistre Jehan de Craon, lors arcevesque de Rains; les nobles, par la bouche du duc d'Athènes; et les bonnes villes, par Estienne Marcel, lors prévost des marchans à Paris, que ils estoient tous prests de vivre et de mourir avec le roy, et de mettre corps et avoir en son service; et délibéracion requistrent de parler ensemble, laquelle leur fut ottroiée.


Comment les gens des trois estas, présent le roy, respondirent par délibéracion que ils feroient[ [188] continuelment, chascun an, trente mille hommes d'armes, et de l'ordonnance qui fut faite et avisée pour trouver le paiement à les paier.

Après la devant dite délibéracion eue des trois estas dessus dis, ils respondirent au roy, en la dite chambre de parlement, par la bouche des dessus nommés, que ils luy feroient trente mille hommes chascun an à leur frais et despens, dont le roy les fist mercier. Et pour avoir la finance pour paier lesdits trente mille hommes d'armes, laquelle fut estimée à cinquante cent mil livres[ [189] par les trois estas dessus dis, ordenèrent que on lèveroit sur toutes gens, de tel estat que ils fussent, gens d'églyse, nobles ou autres, imposicion de huit deniers par livre sur toutes denrées; et gabelle de sel courroit par tout le royaume de France. Mais pour ce que on ne pouvoit lors savoir se lesdites imposicions et gabelle souffiroient, il fut alors ordené que les trois estas dessus dis retourneroient à Paris le premier de mars, pour veoir l'estat des dites imposicions et gabelle, et sur ce ordener ou de autre ayde faire pour avoir lesdites cinquante cent mil livres, ou de laissier courir lesdites imposicions et gabelle. Auquel premier jour de mars les dessus dis trois estas retournèrent à Paris, excepté plusieurs grosses villes de Picardie, les nobles et plusieurs autres grosses villes de Normendie. Et virent ceux qui y estoient l'estat desdites imposicions et gabelle; et tant pour ce qu'elles ne souffisoient à avoir lesdites cinquante cent mil livres, comme pour ce que plusieurs du royaume ne se vouloient accorder que lesdites imposicions et gabelle courussent en leur pays et ès villes où ils demouroient, ordenèrent nouvel subside sus chascune personne en la manière qui s'ensuit. C'est assavoir que tout homme et personne, fust du sanc du roy et de son lignage ou autre, clerc ou lai, religieux ou religieuse, exempt ou non exempt, hospitalier, chef d'églyse ou autres, eussent revenus ou rentes, office ou administration quelconques; monoiers et autres, de quelque estat qu'ils soient, et auctorité ou privilège usassent ou eussent usé au temps passé; femmes vefves ou celles qui faisoient chief, enfans mariés ou non mariés qui eussent aucune chose de par eux, fussent en garde, bail, tutelle, cure, mainbournie[ [190] ou administration quelconques; qui auroit vaillant cent livres de revenue et au dessous, fust à vie ou à héritage, en gaiges à cause d'office, en pensions à vie ou à volenté, feroit ayde et subside pour le fait des guerres de quatre livres. Et de quarente livres de revenue et au dessus, quarente sols; de dix livres de revenue et au dessus, vint sols; et au dessous de dix livres, soient enfans en mainbournie, au-dessus de quinze ans, laboureurs et ouvriers gaignans qui n'eussent autre chose que de leur labourage feroient ayde de dix sols. Et se ils avoient autre chose du leur, ils feroient ayde comme les autres serviteurs, mercenaires ou aloués qui ne vivoient que de leurs services; et qui gaaignast cent sols[ [191] par an ou plus, feroit-il semblable ayde et subside de dix sols; à prendre les sommes dessus dites à parisis au païs de parisis, et à tournois au païs de tournois. Et se lesdis serviteurs ne gaignoient cent sols ou au dessus, ils ne paieroient rien, se ils n'eussent aucuns biens équipolens; auquel cas ils aideroient comme dessus est dit. Et aussi n'aideroient de rien mendiens ou moines cloistrés, sans office et administration, né enfans en mainbournie sous l'âge de quinze ans qui n'auroient aucune chose comme devant est dit; ne nonnains qui vivent de revenue au dessus de quarante livres, ne aussi femmes mariées, pour ce que leurs maris aidoient; et estoit et seroit compté ce qu'elles avoient de par elles avec ce que leurs maris avoient. Et quant aux clercs et gens d'églyse, abbés, prieurs, chanoines, curés et autres comme dessus, qui avoient vaillant au dessus de cent livres en revenue, fussent bénéfices en sainte églyse, en patremoine, ou l'un avec l'autre, jusques à cinq mille livres, les dessus dis feroient ayde de quatre livres pour les premiers cent livres, et pour chascun autre cent livres, jusques auxdites cinq mille livres, quarante sols, et ne feroient de rien ayde au dessus desdites cinq milles livres, ne aussi de leurs meubles; et les revenues de leurs bénéfices seroient prisiées et estimées selon le taux du dixiesme, ne ne s'en pourroient franchir ne exempter par quelconques privilèges.

Et quant aux nobles et gens des bonnes villes qui avoient vaillant au dessus de cent livres de revenue, lesdis nobles feroient aide, jusques à cinq mille livres de revenue et néant oultre, pour chascun cent livres, quarante sols oultre les quatre livres pour les premiers cent livres. Et les gens des bonnes villes par semblable manière, jusques à mille livres de revenue tant seulement. Et quant aux meubles des nobles qui n'avoient pas cent livres de revenue, l'on estimeroit les meubles qu'ils auroient, jusques à la value de mille livres et non plus. Et des gens non nobles qui n'avoient pas quatre cens livres de revenue, l'on estimeroit leurs meubles jusques à la value de quatre mille livres, c'est assavoir, pour cent livres de meubles, dix livres de revenue; et de tant feroient-ils ayde par la manière dessus devisée. Et se il advenoit que aucun noble n'eust vaillant en revenue tant seulement jusques à cent livres, ne en meubles purement jusques à mille livres, ou que aucun noble ne eust seulement en revenue quatre cens livres, né en meubles purement quatre mille livres, et il eust partie en revenue et partie en meubles, l'on estimeroit et regarderoit la revenue et son meuble ensemble, jusques à la somme de mille livres quant aux nobles, et de quatre mille livres quant aux non-nobles. Et non plus.

Les Grandes Chroniques de Saint-Denis, éditées par M. Paulin Pâris.

BATAILLE DE POITIERS.
19 septembre 1356.

En 1355, lorsque la guerre avait recommencé entre la France et l'Angleterre, Édouard III avait envoyé le prince de Galles, son fils, à Bordeaux. Le prince de Galles avait ravagé le Languedoc, et en 1356 il continua ses opérations en dévastant la France centrale, Rouergue, Auvergne, Limousin et Berry. Pendant ce temps, le roi Jean, auquel les états généraux avaient accordé les hommes et l'argent nécessaires pour terminer la guerre, résolut d'aller combattre les Anglais et de faire cesser leurs ravages. Il se rendit à Chartres, et y rassembla 2,000 chevaliers et 50,000 autres combattants avec lesquels il devait facilement écraser les 2,000 hommes d'armes et les 6,000 archers anglais et gascons du prince de Galles. De Chartres le roi Jean se porta sur la Loire, qu'il passa à Amboise et se dirigea sur Poitiers, où il devança les Anglais, qui s'y dirigeaient eux-mêmes venant de Romorantin. Le prince de Galles en arrivant à Poitiers y trouva les Français, qui de leur côté croyaient poursuivre les Anglais. Le hasard avait fait que l'armée française était maîtresse de la route de Bordeaux, qui était la ligne de retraite des Anglais, et que le prince de Galles était coupé. Les deux armées ne s'expliquèrent leur position relative que le 17 septembre à la suite d'un premier engagement.