Ce meisme jeudi, onziesme jour dudit moys de janvier mil trois cens cinquante-huit, monseigneur le duc de Normendie, qui longuement avoit demouré à Paris et ne pouvoit avoir chevance, car ceux de Paris avoient tout le gouvernement, fut conseillié que il parlast au commun de Paris. Si fist savoir, celuy jour bien matin, que il iroit ès halles pour parler au commun. Et quant l'evesque de Laon et le prévost des marchans le sceurent, ils le cuidèrent empeschier, et distrent à monseigneur le duc que il se vouloit mettre en grant péril de soy mettre devant le peuple. Néantmoins, ledit monseigneur le duc ne les crut point, mais ala, environ heure de tierce, ès dites halles, à cheval, luy sixiesme ou huitiesme ou environ. Et dit à grant foison de peuple qui là estoit que il avoit entencion de mourir et de vivre avec eux, et que ils ne créussent aucuns qui avoient dit et publié que il faisoit venir des gens d'armes pour les piller et gaster: car il ne l'avoit oncques pensé. Mais il faisoit venir lesdites gens d'armes pour aidier à deffendre et garantir le peuple de France, qui moult avoit à souffrir, car les ennemis estoient moult espandus parmy le royaume de France, et ceux qui avoient pris le gouvernement n'y mettoient nul remède. Si estoit son entencion, ce disoit, de gouverner dès lors en avant, et de rebouter les ennemis de France; et n'eust pas tant attendu ledit duc sé il eust eu le gouvernement et la finance. Et oultre, dit lors que toute la finance qui avoit esté levée au royaume de France, depuis que les trois estas avoient eu le gouvernement, il n'en avoit né denier né maille; mais bien pensoit que ceux qui l'avoient receue si en rendroient bon compte. Et furent les parolles dudit duc moult agréables au peuple; et se tenoit la plus grant partie par devers luy[ [206].
De l'assemblée que le prévost des marchans fist faire à Saint-Jaques-de-l'Ospital, pour la doubte que il avoit que le peuple de Paris ne se tenist du tout avec monseigneur le duc; et des parolles que dit Charles Toussac, eschevin.
L'endemain, jour de vendredi, douziesme jour dudit moys de janvier, le prévost des marchans et ses aliés, considérans et voyans que le peuple estoit à faire le plaisir et la volenté de monseigneur le duc, leur seigneur, doubtans par aventure que ledit peuple ne s'esméust contre eux, firent assembler à Saint-Jaques-de-l'Ospital[ [207] grant foison de gens, et par espécial ceux qui estoient de leur partie. Et quant ledit duc sceut ladite assemblée, il partit tantost du palais et ala audit Ospital, et en sa compaignie estoit ledit evesque de Laon et plusieurs autres. Et quant il fut là, il fist parler son chancellier à tous ceux qui là estoient et leur fist dire une partie de ce qu'il avoit dit le jour précédent ès halles. Et oultre, pour ce que plusieurs publioient que ledit duc ne tenoit pas au roy de Navarre les convenances que il luy avoit promises, et ledit duc ne povoit faire son devoir de rebouter ses ennemis qui dommageoient et gastoient tout environ Paris, Chartres et le pays environ, iceluy duc fist dire que il avoit bien tenu audit roy de Navarre ce qu'il avoit promis en tant comme il povoit; mais aucuns d'iceux auxquels le roy son père avoit baillié à garder aucuns chastiaux dudit roy de Navarre ne les vouloient rendre, il n'en povoit mais; mais il en avoit fait tout son povoir et encore estoit prest du faire.
Et après ce que ledit chancellier ot parlé, Charles Toussac se leva et voult parler; mais il y ot si grant noise que il ne put estre oï. Si se partit lors monseigneur le duc et sa compaignie, fors l'evesque de Laon, qui demoura avec ledit prévost des marchans. Et assez tost après que ledit duc fut parti, ledit Charles recommença, et lors fut oï. Si dit moult de choses, et par espécial contre les officiers du roy. Et dit que il y avoit tant de mauvaises herbes que les bonnes ne povoient fructifier né amender; et dit moult de choses couvertement contre le duc. Et après, quant il ot parlé, un advocat appellé Jehan de Sainte-Aude, qui par les trois estas avoit esté fait un des généraux gouverneurs des subsides ottroyés par les trois estas, parla et dit que le prévost des marchans né les autres des trois estas n'avoient pas emboursé l'argent que on avoit receu des subsides. Et autel avoit dit ledit prévost des marchans. Et nomma ledit Jehan plusieurs chevaliers qui en avoient eu par le mandement dudit duc, si comme disoit ledit Jehan, jusques à la somme de quarante ou de cinquante mille moutons, lesquels avoient esté mal emploiés, si comme ses parolles le notoient et donnoient à entendre. Et là fut encore dit par ledit Charles Toussac que ledit prévost des marchans étoit preud'homme et avoit fait ce que il avoit fait pour le bien et le sauvement et le proufit de tout le peuple. Et dist que sur ledit prévost régnoit haine, et que il le savoit bien. Et que sé ledit prévost des marchans cuidoit que ceux qui là estoient présens et les autres de Paris ne le voulsissent porter né soustenir, il querroit son sauvement là où il le pourroit trouver. Et là aucuns qui estoient de leur aliance crièrent, disans que ils le porteroient et soustenroient contre tous.
Item, le samedi ensuivant, treiziesme jour dudit moys de janvier, monseigneur le duc manda plusieurs des maistres de Paris au palais là où il estoit, et parla à eux moult amiablement et leur requist que ils luy voulsissent estre bons subgiés et il leur seroit bon seigneur. Lesquels luy respondirent que ils vivroient et mourroient avec luy, et que il avoit trop attendu à prendre le gouvernement.
De la mort Jehan Baillet, trésorier de monsieur le duc de Normendie. Et comment Perin Marc fut justicié, pendu et puis despendu et enterré en l'églyse Saint-Merry.
Le mercredi vint-quatriesme jour dudit moys de janvier, après disner, Jehan Baillet, trésorier de monseigneur le duc de Normendie et moult acointé de luy, fut tué à Paris d'un vallet changeur appelé Perrin Marc, qui le férit d'un coutel au dessoubs de l'espaule par derrière, en la rue nueve Saint-Merry. Et après s'enfuit ledit Perrin audit moustier de Saint-Merry. Et le soir bien tard, ledit duc, qui moult estoit courroucié de la mort de son dit trésorier, envoia audit moustier de Saint-Merry monseigneur Robert de Clermont, son mareschal, Jehan de Chalon, fils de monseigneur Jehan de Chalon, seigneur d'Arlay, Guillaume Staise, lors prévost de Paris et grant foison de gens d'armes, lesquels brisièrent les huys dudit moustier et en mistrent hors à force ledit Perrin Marc. Et l'endemain matin jour de jeudi, ledit Perrin fut traisné au chastelet au lieu où il avoit fait le coup, et là ot le poing couppé et puis fut mené au gibet de Paris, et là pendu.
Mais l'evesque de Paris fist tant que ledit Perrin fut despendu le samedi ensuivant et fut ramené audit moustier de Saint-Merry et restabli; et là à très grant sollempnité fut enterré le jour que les obsèques dudit Jehan Baillet furent faites, auxquelles fut présent monseigneur le duc de Normendie. Et à celles dudit Perrin fut le prévost des marchans et grant foison des bourgeois de Paris.
Des messagiers du roy de France envoiés à monseigneur le duc son fils ainsné, à Paris.