Là n'eut duc, comte, chevalier, ni bourgeois qui sa voix ne donnast du tout à Bertrand.
Adonc fit le roi amener Bertrand devant lui, et doulcement lui dit: «Ami Bertrand, pour la loyaulté et hardement de vous qui de chevalerie estes le plus prisié, par le conseil des princes et barons de nostre royaulme, vous voulons bailler office où bien pourrez l'honneur et le nom de vous essaulcier. Pour ce, vous prions que la connestablie de nostre royaulme vous veuillez prendre, dont deschargé s'est nostre cousin de Fiennes par son grant âge.» Humblement mercia messire Bertrand le roy, et dit: «Sire, à vostre commandement obéiray voulentiers toute ma vie, et bien y suis tenu. Bien sçay que l'office est moult grant, et petitement est employé en moy, qui suis un povre homme et un povre chevalier; mais en vérité, sire, l'espée ne prendray-je point, si de vostre grâce ne me donnez un don qui vostre honneur n'abaissera ne vostre finance en rien.—Ami, dit le roy, bien povez demander seurement ce qu'il vous plaira: car à peine vous voudrois de rien escondire[ [32].—Sire roy, dit Bertrand, bien sçay que par envie et flatterie qui en court règne, en tout temps ont eu les princes mal vouloir contre leurs subjects. Et pour ce, vous veuil requerir que, si de ma personne nul homme vous est mesdisant en derrière de moy, que croire ne le veuillez, ne que pis ne m'en soit, jusques à tant que autant en aura dit en ma présence.» Ceste chose débonnairement lui octroya le roy. Puis print l'espée en sa main dextre, toute nue. Et devant lui fut messire Bertrand agenouillé, qui l'espée receut. Là baisa le roy messire Bertrand en la bouche, et se leva.
Après ce que messire Bertrand fut retenu connestable de France[ [33], lui bailla le roy mille cinq cens hommes d'armes, payés pour quatre mois; mais pou de compte en fit messire Bertrand, ains dit au roy: «Sire, cuidez-vous que de si pou de gens puissions combattre tout le povoir des Anglois? Et bien trouveray gens d'armes assez, si du vostre vous plaist despendre, dont assez et largement avez, la Dieu mercy!—Ami, dit le roy, les Anglois ne voulons pas que vous combattiez en journée; mais assez avez gens pour les hardoyer et tenir court. Et sur eulx pourrez assez gaigner.» Au roy respondit messire Bertrand, et dit: «Sire, de grant reprouche me devroit estre tenu, si devant moy véois venir vos ennemis, et je, qui chef suis de vos guerres, me départois sans à eulx assembler!»
Aultre chose n'en peut avoir messire Bertrand à celle fois. Ains s'en partit de Paris moult dolent, et sa semonce manda à Caen en Normandie. Là vindrent à lui le sire de Clisson, le vicomte de Rohan, le sire de Rais, le mareschal d'Audenehan, messire Jehan de Vienne, messire Olivier du Guesclin, le comte d'Alençon, le comte du Perche, qui pour la venue de messire Bertrand firent grant appareil.
Comment messire Bertrand vint à Caen, où il fut moult bien receu des barons de Normandie, et là fit sa monstre.
A Caen en Normandie vint messire Bertrand, qui des comtes d'Alençon et du Perche, qui frères furent, fut moult honnouré, et honnouréement receu de toute la chevalerie. En attendant gens d'armes à venir, séjourna messire Bertrand à Caen, et là manda à sa femme qu'elle y vinst, et tous ses joyaux et sa vaisselle apportast.
Grant desir eut la dame de son seigneur veoir, et à brief terme vint à Caen en grant arroy, où bien fut receue de la chevalerie et des bourgeois de Caen. Pour la venue de la dame fit messire Bertrand grant appareil pour la chevalerie festoyer, et tint court plènière. Là fut la vaisselle de Bertrand moult regardée de tous: car merveilles estoit de la veoir, et en Espaigne l'avoit gaignée.
De toutes parts vindrent gens d'armes à Caen; et en brief temps en vint plus de trois mille. Pour le grant nombre de gens d'armes qui estoient à Caen venus et de jour en jour croissoient, vint messire Olivier de Clisson à messire Bertrand et luy dit: «Sire, en vostre affaire faut penser. Grant nombre de gens d'armes sont cy assemblés, et du roy n'avez deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes; si regardez que à faire avez.—Beau frère, dit Bertrand, voir est que du roy n'ay eu deniers que pour mille et cinq cens hommes d'armes; mais si dix fois autant en venoit cy, tant comme ma vaisselle et les joyaux de ma femme dureront, jà homme n'en sera refusé que à gaige ne soit retenu et payé; car par tieulx reffus sont les pilleries et compaignies venues en France. Et si à présent emplois ma vaisselle pour le roy servir, aultre foys la me rendra.»
En la ville de Caen fit messire Bertrand sa monstre, et bien trouva trois mille hommes d'armes. Adoncques engaigea toute sa vaisselle et tous les gens d'armes souldoya; puis se partit, et au chastel de Vire alla. Bien sceurent Anglois que à Caen faisoit messire Bertrand grant assemblée, et pour surs se tindrent d'avoir bataille, puis que connestable estoit retenu messire Bertrand. Pour ce, devers luy envoyèrent un hérault, qui de par les Anglois salua messire Bertrand, et dit: «Monseigneur, à vous viens cy de par messire Thomas de Grantson, messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, David Holegreve et Geoffroy Orselay[ [34], qui au Pont Valain se tiennent. Bien sçavent que de nouvel estes retenu connestable de France, dont bien estes digne; et pour ce vous requièrent que à vostre commencement leur vueillez la bataille accorder, et journée et place en prendre. Et bien sçaichez, monseigneur, que si vous leur refusez, à vous viendront où que vous soyez, qui grant honte vous seroit.» Doulcement respondit messire Bertrand au hérault, et dit: «A vos maistres me recommanderez, et bien leur dites: que briefvement auront de moy nouvelles; et si grant desir ont d'avoir bataille, ils n'ont garde que je leur faille, et bien peuvent dire qu'autant en suis-je voulentif.»
De grans présens donna messire Bertrand au herault, et festoyer le fit. Et but le hérault largement, et tant ivre fut que à Vire se coucha. Le soir mesme se partit Bertrand de Vire à la nuitée, tantost qu'il eust parlé au hérault, atout sa chevalerie; et moult leur desplaisoit, car moult estoit obscur le temps, et telle chose n'avoient guières accoustumé; et de plouvoir ne fina toute la nuit; dont plusieurs chevaux furent perdus qui du séjour partoient. Son chemin print messire Bertrand vers le Mans, et un messaige envoya au chastel du Loir par devers messire Jehan de Bueil, qui sçavoir lui fit: que de plusieurs forteresses s'estoient Anglois assemblés environ Pont-Valain[ [35], et leur chemin prins avoient en allant droit à l'abbaye de Champaignes: car là estoit Canole; et illec attendoient la bataille, s'il y avoit qui combattre les voulsist.