Pour justice tenir, lui en personne, maintes fois en son temps, selon les nobles anciennes coustumes, tint en son palais à Paris, séant en trosne impérial, entre ses princes et sages, le lit de justice, en cas qu'ils sont réservés à déterminer à lui à telles solemnités députés d'ancienneté.

Par maintes particularités pourrions trouver exemples de la juste volonté du sage roi, lesquels je laisse pour cause de briefté; mais pour conclure de ce en brief, comme justice est ordre, mesure et balance de toutes choses rendre à chacun selon son droit, comme dit saint Bernard, n'est pas doubte que, par icelle bien tenir, vint à chief de toutes ses adversités, non pas petites, et anéantit les flots de male fortune, soubs quel subjeccion avoit esté déjeté par long espace.

Or ce bon roi, gardant à la ligne la loi de Dieu, comme le décret défend, soubs peine d'escommuniement, les champs de bataille: de quoi on use communément ès cours des princes, en l'ordre d'armes, ès cas non cognus et non prouvés, comme ce soit une manière de tenter Dieu, onques ne voulut en son temps consentir de telles batailles.

Si pouvons conclure de lui ce qui est dit ès proverbes: «La joie du juste est que justice soit faite.»

Comment le roi par son sens moult conquestoit en ses guerres, nonobstant n'y allast; et la cause pourquoi n'y alloit.

Mais, pour ce que aucunes gens pourroient contredire à mes preuves de la chevalerie de cestui roi Charles, disant que recréandise ou couardie luy tolloit[ [75] que lui en propre personne n'alloit comme bon chevalereux aux armes et faits des batailles et assaulx, ainsi que firent son ayeul le roi Philippe, et son père le roi Jehan, et ses autres prédécesseurs; parquoi doncques ne povoit avoir en lui si grand titre de chevalerie, comme je lui veus imposer et adjoindre: à ceulx convient que je réponde verité manifeste et pure au su de toutes gens.

Que par recréandise n'alloit en personne aux armes de ses guerres, n'est mie; car au temps qu'il estoit duc de Normandie, ains son couronnement, avec son père le roi Jehan maintes fois y alla; et aussi, lui seul chevetaine de grandes routes de gens d'armes, fut en plusieurs besongnes bonnes et honorables, à la confusion de ses ennemis.

Mais depuis le temps de son couronnement, lui, estant en fleur de jeunesse, ot une très griève et longue maladie, à quelle cause lui vint je ne sais; mais tant en fut affoibli et débilité, que toute sa vie demoura très pâle et très maigre, et sa compleccion moult dangereuse de fièvres et de froidure d'estomac; et avec ce, lui remaint[ [76] de ladite maladie la main destre si enflée, que pesante chose lui eust esté non possible à manier; et convint, le demourant de sa vie, user en dangier de médicins.

Mais que pourtant le loz de sa grand vertu qui, sans cesser, ouvroit[ [77] en toute peine pour la publique utilité, doive estre réprimé, n'est mie raison.

Car, dit Végèce que «plus doit estre louée chevalerie menée à cause de sens que celle qui est conduite par effet d'armes; si comme les Romains plus acquirent seigneuries et terres par le sens que par la force,» semblablement le fist nostre roi; lequel plus conquesta, enrichit, fit alliances, plus grandes armées, mieulx gens d'armes payés et toute gent; plus fit bastir édifices, donna grands dons, tint plus magnificent estat, ot plus grand despense, moins fist de grief au peuple, et plus sagement se gouverna en toute pollicie que n'avoit fait roi de France, selon le rapport des escritures, je l'ose dire, depuis le temps de Charlemaine, qui, pour la haultesse de sa prouesse, fut appelé Charles le Grand. Ainsi, pour la vertu et sagesse de cestui, lui doit bien perpétuellement demourer le nom de Charles le Sage.