L'ancien pasteur de Narbonne,
Qui fut grand docteur de Sorbonne,
Zélé, de tout temps, pour la loi,
Pour Dieu, pour l'État, pour le roi,
Le ferme appui des catholiques,
Le modèle des politiques,
Et bref, homme de haut crédit,
Est aussi mort, à ce qu'on dit.
On me l'a dit, et la nouvelle
En est si vraie et si réelle,
Que monsieur son coadjuteur,
Autre mémorable pasteur,
Que le ciel à jamais bénisse!
Acceptant ce beau bénéfice,
En a fait à Sa Majesté
Le serment de fidélité.
Mais pour t'instruire davantage,
Lecteur, touchant ce personnage,
C'est ce prélat sage et savant,
Évêque d'Agde ci-devant,
Qui, n'ayant pas encor neuf lustres,
Est l'aîné des Fouquets illustres,
Tous cinq hommes très-excellents,
Possédant tous de beaux talents.
Et toute la vertu requise
Pour servir l'État et l'Église.
La lettre du 17 mai raconte l'entrée de l'archevêque dans la ville de Narbonne:
De l'archevêque de Narbonne
Nous avons nouvelle assez bonne,
A savoir qu'avec grand éclat
On a reçu ledit prélat
Dans cette ville florissante,
Antique et toutefois charmante,
Et la plus belle, en vérité,
De son archépiscopauté.
Par discours valant des oracles,
Par quantité de beaux spectacles,
Musiques, canons et clairons,
Messieurs du clergé, les barons,
Et mêmement la populace
Ont témoigné de bonne grâce
A cet archevêque nouveau,
Digne un jour du rouge chapeau.
L'allégresse vraie et non feinte
Qui dans leurs cœurs était empreinte.
Monsieur le comte de Quincé[687],
Brave guerrier et bien sensé,
Escorté de cent gentilshommes,
Et, du moins, d'autant d'autres hommes,
Lui fut au-devant assez loin.
Et, venu qu'il fut, prit le soin
De faire un banquet magnifique
A ce grand ecclésiastique,
L'appui, dans cette région,
De la bonne religion.
Enfin par tout son diocèse
Tout le monde a paru fort aise
D'avoir pour digne directeur
Ce candide et sage pasteur,
Dont le lignage ou la famille
En de rares hommes fourmille,
Tous capables d'un haut emploi,
Et tous grands serviteurs du roi.
En même temps que la famille de Fouquet prenait possession de ces hautes dignités ecclésiastiques, le surintendant recevait Mazarin et la cour dans sa splendide demeure de Vaux. Le cardinal s'y arrêta au mois de juin, lorsqu'il partit de Paris pour se rendre à Saint-Jean-de-Luz. La cour, qui devait aller s'établir à Bordeaux pendant les mois d'août et de septembre, vint à son tour visiter le château de Vaux, et fut traitée magnifiquement par le surintendant:
Durant mon séjour au château,
Comme est dit, de Fontainebleau.
Cette ravissante demeure,
J'entendais parler à toute heure,
Mais non sans admiration,
De la belle réception,
A jamais, dit-on, mémorable,
Et du festin incomparable,
Poli, délicat, abondant,
Que monsieur le surintendant,
Qui sait user avec largesse
De ses biens et de sa richesse,
Fit à Leurs Majestés dans Vaux,
Où par cent régales nouveaux,
Dont on peut garnir une table.
Et par un ordre inimitable.
Où ne survint nul désarroi,
Il charma la reine et le roi,
Et toute leur nombreuse suite,
Qui fut volontiers introduite
Dans cette admirable maison,
Dont on peut dire avec raison,
Que merveilleuse elle doit être,
Aussi bien que son sage maître,
Digne, sans mentir, d'être aimé,
Et qui fut alors estimé
La merveille des magnifiques
Aussi bien que des politiques.
Fouquet, délivré d'un collègue dont la sévérité et la haute réputation le retenaient, s'abandonna de plus en plus à ses goûts de dépense et à ses passions effrénées. De là une administration dont les désordres provoquèrent des plaintes très-vives, qui parvinrent jusqu'à Mazarin. Un des financiers qui paraissait avoir le plus de crédit, le contrôleur général Hervart[688], écrivait au cardinal, le 22 juillet 1659[689]: «Je me suis donné l'honneur, monseigneur, d'écrire à Votre Éminence, le 22 du mois passé, que j'estimais nécessaire de différer les publications et adjudications des fermes jusqu'à son retour. Je suis dans les mêmes sentiments, et je crois, monseigneur, d'être obligé d'avertir Votre Éminence que, aussitôt qu'elle a été partie, M. le surintendant est rentré dans son naturel et a repris la conduite qu'il tenait lorsqu'elle était à Lyon. Il m'ôte, autant qu'il peut, la connaissance et confond le passé avec le présent, afin que je ne puisse distinguer ce qui est légitimement dû d'avec ce qui ne l'est pas, et que personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures. Votre Éminence jugera par là, s'il lui plaît, s'il est à propos qu'elle en écrive, ainsi qu'elle avait résolu de faire avant son départ. Je la supplie seulement de me faire la grâce de m'ordonner comment elle veut que j'agisse.»
Mazarin n'avait pas assez de confiance dans Hervart pour donner suite à ses plaintes. Nous verrons même plus loin qu'il le regardait comme un homme vaniteux et sur lequel on ne pouvait faire aucun fonds. Aussi le surintendant continua-t-il à se livrer à ses goûts de faste et de prodigalité. Les plaisirs, auxquels il s'abandonnait, furent troublés cependant par un malheur domestique et par des avis qu'il reçut de la cour. Au commencement de septembre, un de ses fils mourut; c'est une lettre de madame Scarron à madame Fouquet qui nous en instruit. Elle écrivait, le 4 septembre 1659, à sa protectrice[690]:
«Madame,
«La perte que vous venez de faire est une perte publique, par la part que la cour et la ville y prennent. Si quelque chose pouvait en adoucir l'amertume, ce serait sans doute la preuve que ce triste événement vous donne de l'estime que toute la France a pour vous et pour monseigneur le surintendant. La mort du duc d'Anjou[691] n'aurait pas été plus pleurée. Pour moi, madame, qui suis votre redevable à tant de titres, j'ai bien plus besoin de consolation que je ne suis en état d'en donner. J'aimais cet enfant avec des tendresses infinies; j'avais souvent lu dans ses yeux une félicité et une gloire à laquelle Dieu n'a pas voulu qu'il parvint. Que son saint nom soit béni! Le ciel vous l'a ravi, madame; il ne vous l'a ravi que pour le rendre plus heureux.»