Le mois suivant, la reine fit son entrée solennelle à Paris (26 août). La Fontaine en profita pour payer son tribut ordinaire à Fouquet. Ce fut à cette occasion qu'il adressa au surintendant l'épître suivante[774]:

«Monseigneur,

«Comme je serai bientôt votre redevable, j'ai cru que la magnificence de ces jours passés était une occasion de m'acquitter et que je ne pouvais rien faire de mieux que de vous entretenir d'une si agréable matière. Je vous dirai donc que l'entrée ne se passa point sans moi, que j'y eus ma place aussi bien que beaucoup d'autres provinciaux, et que ce monde de regardants est une des choses qui me parut la plus belle en cette action.

De toutes parts on y vit
Une nombreuse affluence,
Et je crois qu'elle se fit
Aux yeux de toute la France.
Ce jour-là le soleil fut assez matineux;
Mais, pour mieux laisser voir ce pompeux équipage.
Il tempéra son éclat lumineux;
En quoi je tiens qu'il fut sage;
Car, quand il eût eu des habits
Tout parsemés de rubis
Et couverts des trésors du Pactole et du Tage,
Qu'il eût paru plus beau qu'il n'est au plus beau jour,
Le moins brillant des seigneurs de la cour
Eût brillé cent fois davantage.
La cour ne se mit pas seule sur le bon bout,
Et le luxe passa jusqu'à la bourgeoisie.
Chacun fit de son mieux: ce n'était qu'or partout;
Vous n'avez vu de votre vie
Une si belle infanterie;
On eût dit qu'ils sortaient tous de chez le baigneur:
Imaginez-vous, monseigneur,
Dix mille hommes en broderie.
Ce fut un bel objet que messieurs du conseil;
Aussi Leurs Majestés s'en tiennent honorées;
On n'en peut trop louer le pompeux appareil
Leur troupe était des mieux parée.
Tout le monde admira leurs superbes atours,
Leurs cordons d'or, leurs housses de velours,
Et leurs différentes livrées.
Leur chef[775], vêtu de brocart d'or
Depuis les pieds jusqu'à la tête,
Ce jour-là parut un Médor,
Et fut un des beaux de la fête.
Je ne puis assez dignement
Louer le riche accoutrement
Qui le para cette journée,
Ni le coffret des sceaux, que portait fièrement
La chancelière haquenée,
Nommée ainsi très-justement.
De vouloir peindre aussi les trois cours souveraines[776]
Et leur auguste majesté.
Ma muse n'y perdrait que son temps et ses peines;
C'est un sujet trop vaste et trop peu limité.
Messieurs de ville eurent en vérité
Bonne part de l'honneur en cette illustre fête
Je trouvai surtout bien monté
Celui qui marchait à la tête[777].
Il n'est pas jusqu'à Recollet
Qui ne fût sur sa bonne mine:
Son cheval, qui n'était pas laid
Et semblait de taille assez fine,
Lui secouait un peu l'échine,
Et pensa mettre en désarroi
Ce brave serviteur du roi.
Si je m'étais trouvé plus près
Des harangueurs et des harangues,
Vous auriez en vers quelques traits
De ce qu'ont dit ces doctes langues,
Sans mentir, j'ai beaucoup perdu
De n'en avoir rien entendu;
Car, en fait de magnificence,
Les compliments sur tes habits
L'ont emporté, comme je pense;
Mais tout cela n'est rien au prix
Des mulets de Son Éminence[778].
Leur attirail doit avoir coûté cher,
Ils se suivaient en file ainsi que patenôtres.
On envoyait d'abord vingt et quatre marcher.
Puis autres vingt et quatre, et puis vingt et quatre autres.
Les housses des premiers étaient d'un fort grand prix;
Les seconds les passaient, passés par les troisièmes;
Mais ceux-ci n'ont, à mon avis,
Rien laissé pour les quatrièmes.
Monsieur le cardinal l'entend en bonne foi;
Car après ces mulets marchaient quinze attelages.
Puis sa maison, et puis ses pages,
Se panadant[779] en bel arroi,
Montés sur chevaux aussi sages
Que pas un d'eux, comme je croi.
Figurez-vous que dans la France
Il n'en est point de plus haut prix;
Que l'un bondit, que l'autre danse.
Et que cela n'est rien au prix
Des mulets de Son Éminence.
Bientôt après, les seigneurs de la cour,
Propres, dorés et beaux comme des ange.
Ou comme le dieu d'Amour,
Attirèrent nos louanges[780].
J'entends le dieu d'Amour, quand il tient du dieu Mars
Et qu'il marche tout fier du pouvoir de ses dards;
Car ces seigneurs, qui sont près d'une belle
Aussi doux que des moutons,
Sont pires que vrais lions
Quand ils ont une querelle,
Ou que le bruit des canons
Leur échauffe la cervelle.
En habits sous l'or tout caches,
En chevaux bien enharnachés.
Ils avaient fait grosse dépense;
Et quant à moi, je fus surpris
De voir une telle abondance.
Et n'estimai plus rien au prix
Les mulets de Son Éminence.
Incontinent on vit passer
Des légions de mousquetaires.
C'est un bel endroit à tracer;
Mais, sans que je m'attire un tel nombre d'affaires.
Leur maître n'a que trop de quoi m'embarrasser.
Vous le voyez quelquefois:
Croyez-vous que le monde ait eu beaucoup de rois.
Ou de taille aussi belle, ou de mine aussi bonne?
Ce n'est pas mon avis, et lorsque je le vois,
Je crois voir la grandeur elle-même en personne[781].
Comme jadis le monarque des cieux
Dans le ciel fit son entrée,
Après avoir puni l'orgueil audacieux
Des suppôts de Briarée;
Ou bien comme Apollon, des traits de son carquois
Ayant du fier Python percé l'énorme masse,
Triompha sur le Parnasse;
Ou comme Mars entra pour la première fois
Dans la capitale de Thrace;
Ainsi je crois encor voir le prince qui passe.
Et vous pouvez choisir de ces trois-là
Celui qu'il vous plaira.
Mais comment de ces vers sortir à mon honneur?
Ceci de plus en plus m'embarrasse et m'empêche;
Et de fièvre en chaud mal me voici, monseigneur.
Enfin tombé sur la calèche.
On dit qu'elle était d'or, et semblait d'or massif.
Et qu'il s'en fait peu de pareilles;
Mais je ne la pus voir, tant j'étais attentif
A regarder d'autres merveilles.
Ces merveilles étaient de fort beaux cheveux blonds.
Une vive blancheur, les plus beaux yeux du monde;
Et d'autres appas sans seconds
D'une personne sans seconde.
Qu'on ne me demande pas
Qui c'était que la personne
En qui logeaient tant d'appas;
La question serait bonne!
Tant d'agrément, tant de beauté.
Tant de douceur et tant de majesté.
Tant de grâces si naturelles,
Où l'on trouvait de quoi faire un million de belles,
Ne peuvent en bonne foi
Se trouver qu'en la merveille,
Sans égale et sans pareille.
Qui donne aux autres la loi
Et qui dort avec le roi.

Le jeu était une des plus ardentes passions de cette époque. Les lettres de Bartet à Mazarin et à Fouquet attestent qu'elle était portée aux derniers excès. Le surintendant et les financiers qui l'entouraient hasardaient des sommes énormes. Gourville raconte[782] que, pour son début, il gagna sept à huit cents pistoles à MM. Hervart et de la Basinière, l'un contrôleur général des finances et l'autre trésorier de l'épargne. Peu de temps après, étant à Saint-Mandé, dans la maison de campagne du surintendant, il gagna encore dix-sept cents pistoles[783]. On jouait également chez madame Fouquet, et, parmi les dames qui hasardaient de grosses sommes, on trouve une précieuse, madame de Launay-Gravé[784], qui devint marquise de Piennes. Gourville gagna un jour chez madame Fouquet dix-huit mille livres au comte d'Avaux. On ne mettait pas d'argent sur table; mais, à la fin de la partie, chacun écrivait sur une carte ce qu'il devait à son adversaire et la lui remettait. On jouait souvent des bijoux de prix, des points de Venise d'une grande valeur, et même des rabats estimés soixante-dix ou quatre-vingts pistoles chacun.

Fouquet, jouant contre Gourville, perdit jusqu'à soixante mille livres et les regagna d'un seul coup. Le contrôleur général d'Hervart perdit le même jour cinquante mille livres. M. de la Basinière ayant invité le surintendant et sa femme à souper dans son hôtel, situé sur le quai Malaquais[785], Gourville les accompagna et gagna au marquis de Richelieu cinquante-cinq mille livres en un demi quart d'heure. Le marquis vendit pour le payer une terre qu'il possédait en Saintonge[786].

Ces folles dépenses mettaient une grande partie des courtisans à la merci du surintendant. Il leur fournissait de l'argent, leur donnait des pensions, ou du moins une part dans les compagnies de finance, qui assuraient d'énormes bénéfices à ceux qui pouvaient fournir les premières avances. Il arrivait cependant quelquefois que cette mise de fonds était une source d'embarras pour des courtisans prodigues. Je ne citerai qu'un exemple de ces misères de la cour. Un des hommes les plus éminents de l'époque, Hugues de Lyonne, s'était mis dans la dépendance de Fouquet par son amour des plaisirs et les prodigalités où il l'entraînait. Ses lettres au surintendant n'attestent que trop à quel triste rôle ce secrétaire de Mazarin, qui fut une des gloires de la France, était réduit en 1660. Il écrivait à Fouquet, le 19 octobre[787]: «Je me trouve depuis deux jours tellement accablé de tous côtés de dettes qu'on me presse de payer sans que je puisse être aidé d'aucun endroit de ce qui m'est dû, que je suis forcé de recourir à vous pour trouver quelque remède à mon embarras, que je vous avoue que je ne dis qu'à la dernière extrémité. M. de Gourville m'avait fait espérer que, pour les intérêts du prêt de Dauphiné, on me baillerait au moins quinze mille francs comptant et le reste en bonnes assignations. Cependant je ne vois rien venir ni pour ces intérêts-là ni pour le principal même, dont il m'est dû encore une portion bien considérable, et vous savez comment cette affaire s'est passée; ce qui m'en devait revenir quand je m'y engageai sur votre parole, ce que j'empruntai, ce que je pouvais retirer et que je ne fis pas, parce que vous le désirâtes de la sorte, et comme je m'y trouve aujourd'hui embourbé et pour principal et pour intérêts.

«Je vois que mon affaire de la charge tirera de longue sous divers prétextes, et que ce n'est pas un secours présent à mon mal. Ainsi, si vous ne pouvez rien faire présentement sur cette affaire de M. de Gourville, le plus court et le plus facile serait à mon avis de me tirer sans délai de l'autre grande, dont je vous ai si souvent parlé, qui me mettrait bien au large, et qu'aussi d'ailleurs j'ai grand intérêt de finir, quand ce devrait être même sans aucun avantage, ne pouvant vivre dans cette inquiétude ni supporter un si grand poids que de voir toujours en risque la plus considérable partie de mon bien et ce que j'ai même emprunté. Il y a plus d'un mois que le terme qu'il vous avait plu de me désigner pour terminer cette affaire est expiré. La compagnie dont est question sait, il y a longtemps, par où sortir de ce qu'on lui demande. Ainsi tous les obstacles me paraissent cessés à présent pour finir avec avantage; mais, quand cela ne serait pas, je vous aurais obligation de me débarrasser même but à but et sans y avoir profité de rien. Quand je m'y suis embarqué, sur l'espoir de votre faveur, j'avais cru que je pourrais, par votre crédit, être au moins déchargé d'une partie des avances, qui est une grâce qu'un surintendant, à mon sens, peut faire à ses amis; mais, cela n'ayant pu être, je tiendrai, comme je dis, à obligation d'en sortir sans y gagner ni perdre, et particulièrement si cela peut être dans une conjoncture où je suis dans un dernier besoin. Je vous prie aussi de voir si vous ne pourriez point me faire donner quelque assistance comptant pour les intérêts de l'affaire de M. de Gourville, ainsi qu'il me l'avait fait espérer. Je veux croire que lui ou quelque autre ne refuseront pas d'en faire l'avance en leur donnant leurs sûretés. Enfin je me remets entre vos bras dans une extrême nécessité. Je suis tout à vous.»

Le 28 octobre, le surintendant recevait de de Lyonne une lettre encore plus pressante: «Je vous assure, lui disait-il, que je ne sais plus où donner de la tête, pour soixante-dix mille francs qu'on me demande de divers côtés. Je passai, il y a quatre jours, chez M. Bruant[788]; mais il y a quatre mois que cela dure, je vois bien que, s'il ne vous plaît y mettre la bonne main, je languirai encore longtemps. Je vous en conjure autant qu'il m'est possible.

«M. le cardinal me dit hier le nouvel état de l'affaire de la charge de chancelier de la reine pour les difficultés de M. de Bonnelle[789]; je ne vous en dirai mot, parce que Son Éminence vous en a parlé, à ce qu'elle m'a dit.