CHAPITRE XXXI
—MARS-AVRIL 1661—
Bénigne de Meaux du Fouilloux, une des amies de la comtesse de Soissons, reçoit une pension du surintendant.—Caractère de cette personne. Elle s'efforce de gagner des partisans à Fouquet.—Le surintendant l'emploie pour l'acquisition de la charge de capitaine général des galères.—Rôle de mademoiselle de la Motte d'Argencourt dans cette affaire; sa disgrâce.—Mademoiselle du Fouilloux avertit le surintendant de tout ce qu'elle découvre des amours du roi.—Elle est dupe de la dissimulation de Louis XIV.—Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans.—Mademoiselle de la Vallière.—Haine de mademoiselle de Fouilloux et de la comtesse de Soissons contre elle.—Ce que serait devenu Louis XIV s'il eût été subjugué par cette société.—Fermeté et discernement de Louis XIV au milieu de cette cour dissolue.
Mademoiselle du Fouilloux avait fait son apparition à la cour en 1652; elle y fut remarquée immédiatement pour sa beauté et sa grâce[847]:
Une fleur fraîche et printanière,
Un nouvel astre, une lumière,
Savoir l'aimable du Fouilloux,
Dont plusieurs beaux yeux sont jaloux,
D'autant que cette demoiselle
Est charmante, brillante et belle,
Ayant pour escorte l'Amour,
A fait son entrée à la cour.
Et pris le nom, cette semaine,
De fille d'honneur de la reine;
Et le roi, se ramentevant[848]
Que son feu frère ci-devant
Était mort, lui, rendant service
Dans le métier de la milice,
Lui donne en rétribution
Deux mil livres de pension.
Vive, spirituelle, aimable et peu scrupuleuse, mademoiselle du Fouilloux obtint bientôt une sorte de célébrité dans cette cour brillante et de mœurs faciles. Mademoiselle de Menneville la surpassait en beauté[849]; mais mademoiselle du Fouilloux avait plus d'esprit et de gaieté. On la voit figurer dans la plupart des ballets, où Louis XIV lui-même aimait à jouer un rôle. Loret, qui chante sur un ton moitié sérieux, moitié burlesque, toutes les fêtes de la cour, ne manque jamais d'y mêler l'éloge de mademoiselle du Fouilloux[850]. Il dit en parlant d'un ballet dansé en janvier 1658:
Fouilloux, l'une des trois pucelles,
Comme elle est belle entre les belles,
Par ses attraits, toujours vainqueurs,
Y faisait des rafles de cœurs.
En 1661, mademoiselle du Fouilloux avait encore conservé tout l'éclat de sa beauté. Le jeune Racine, qui était alors relégué au fond d'une province, voulant citer à son ami la Fontaine des types de beauté, n'en trouve pas de plus connus que ceux de mesdemoiselles du Fouilloux et de Menneville[851]: «Je ne me saurais empêcher de vous dire un mot des beautés de cette province... Il n'y a pas une villageoise, pas une savetière, qui ne disputât de beauté avec les Fouilloux et les Menneville... Toutes les femmes y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui leur est la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur personne.
Color verus, corpus solidum et succi plenum.»
Ainsi, d'après la citation même de Racine, l'éclat du teint, qui n'avait pas besoin des artifices de la parure, les charmes de la jeunesse et de la santé, se réunissaient pour faire de ces filles de la reine des modèles d'une beauté parfaite.