Pour gagner une pareille princesse, il fallait avoir recours aux plaisirs qui charment l'esprit plus encore qu'à la magnificence qui éblouit les yeux. Fouquet n'y manqua pas; il la fit célébrer par les écrivains qui lui devaient un tribut, et, dans les fêtes qu'il lui donna, les plaisirs de l'esprit ne furent pas oubliés. La Fontaine chanta le mariage d'Henriette d'Angleterre avec Philippe de France. En envoyant son ode à Fouquet, il lui écrivait:

«Monseigneur,

«Le zèle que vous avez pour toute la maison royale me fait espérer que ce terme-ci vous sera plus agréable que pas un autre, et que vous accorderez la protection qu'il vous demande. Avec ce passe-port, qui n'a jamais été violé, il vous ira trouver sans rien craindre. J'y loue la merveille que nous ont donnée les Anglais. Encore que sa naissance vienne des dieux, ce n'est pas ce qui fait son plus grand mérite: mille autres qualités, toutes excellentes, font qu'elle est l'ornement aussi bien que l'admiration de notre cour. C'est ce qu'on peut dire de plus à l'avantage de cette princesse; car notre cour est telle à présent, que son approbation serait même glorieuse à la mère des Grâces. L'entreprise de louer dans le même ouvrage le digne frère de notre monarque était infiniment au-dessus de moi.»

L'ode où la Fontaine célèbre le mariage du frère du roi et de la princesse d'Angleterre est, en effet, au-dessous du sujet. Le poëte n'a pas le souffle lyrique: et, pour chanter la beauté et l'esprit d'Henriette, il ne trouve que des vers sans originalité:

Elle reçut la beauté
De la reine de Cythère.
De Junon la majesté,
Des Grâces le don de plaire;
L'éclat fut pris du Soleil.
Et l'Aurore au teint vermeil
Donna les lèvres de roses.
Lorsque d'un mélange heureux
Le Ciel eut uni ces choses.
Il en devint amoureux.

Toute cette mythologie est bien languissante, et d'un pauvre effet. J'aime mieux ces trois vers:

La princesse tient des cieux
Du moins autant par son âme
Que par l'éclat de ses veux.

Molière fut mieux inspiré que la Fontaine, lorsque Fouquet lui demanda de composer une comédie pour la fête qu'il devait donner à la princesse. Il écrivit à cette occasion un de ses premiers chefs-d'œuvre, qui fut représenté à Vaux, au mois de juillet 1661, en présence des hôtes illustres que recevait le surintendant.

Loret, qui touchait une pension de Fouquet, mais qui avait ordre, comme il l'avoue lui-même, de modérer l'essor de sa muse burlesque en parlant du surintendant, Loret put chanter en toute liberté, sur un ton moitié sérieux, moitié bouffon, les magnificences de cette fête[983], qui n'était que le prélude d'une réception encore plus brillante:

Fouquet, dont l'illustre mémoire
Vivra toujours dans notre histoire,
Fouquet, l'amour des beaux esprits,
Et dont un roman de grand prix
Dépeint le génie sublime
Sous le nom du grand Cléonime[984]:
Ce sage donc, ce libéral,
Du roi procureur général.
Et plein de hautes connaissances
Touchant l'État et les finances,
Lundi dernier traita la cour
En son délicieux séjour,
Qui la maison de Vaux s'appelle,
Où le Brun, de ce temps l'Apelle,
A mis (je ne le flatte point)
La peinture en son plus haut point,
Soit par les traits incomparables.
Les inventions admirables.
Et les dessins miraculeux,
Dont cet ouvrier merveilleux
Délicatement représente
L'inclination excellente
De ce sage seigneur de Vaux,
Qui par ses soins et ses travaux,
Ses nobles instincts, ses lumières.
Et cent qualités singulières.
Se fait aimer en ce bas lieu
Presqu'à l'égal d'un demi-dieu.
J'en pourrais dire davantage;
Mais à ce charmant personnage
Les éloges ne plaisent pas;
Les siens sont pour lui sans appas.
Il aime peu que l'on le loue,
Et, touchant ce sujet, j'avoue
Que l'excellent sieur Pellisson
M'a fait plusieurs fois ma leçon;
Mais, comme son rare mérite
Tout mon cœur puissamment excite,
Et que ce sujet m'est très-cher,
J'aurais peine à m'en empêcher.
Ici je passe sous silence
La multitude et l'excellence
Et même la diversité
Des jets d'eau, dont la quantité
Sont des choses toutes charmantes,
Sont des merveilles surprenantes,
Qui passent tout humain discours;
Et le soleil faisant son cours
Dessus et dessous l'antarctique
Ne voit rien de si magnifique;
C'est ainsi que me l'ont conté
Diverses gens de qualité.
Mais pour dire un mot des régales
Qu'il fit aux personnes royales[985]
Dans cette superbe maison,
Admirable en toute saison;
Après qu'on eut de plusieurs tables
Desservi cent mets délectables.
Tous confits en friands appas.
Qu'ici je ne dénombre pas,
Outre concerts et mélodie.
Il leur donna la comédie,
Savoir: l'École des maris,
Charme à présent de tout Paris,
Pièce nouvelle et fort prisée
Que sieur Molier (sic) a composée.
Sujet si riant et si beau.
Qu'il fallut qu'à Fontainebleau
Cette troupe ayant la pratique
Du sérieux et du comique,
Pour reines et roi contenter,
L'allât encor représenter.