Ministre avare et lâche, esclave malheureux,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques.
Victime dévouée aux chagrins politiques.
Fantôme révéré sous un titre onéreux:
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux;
Contemple de Fouquet les funestes reliques.
Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques,
Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux!
Sa chute, quelque jour, te peut être commune;
Crains ton poste, ton rang, la cour et la fortune;
Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.
Cesse donc d'animer ton prince à son supplice,
Et près d'avoir besoin de toute sa bonté.
Ne le fais pas user de toute sa justice.
Je ne parlerai pas de la multitude de chansons et de satires, la plupart médiocres ou mauvaises, qui furent alors composées contre les ennemis de Fouquet[1334]. Ce qu'il importe de constater, c'est que, à tort ou à raison, l'opinion publique avait complètement changé, qu'elle s'était déclarée en sa faveur, et qu'à la tête de ce mouvement étaient les poëtes encouragés jadis par le surintendant. Le gazetier Loret se contenta d'abord de garder un silence prudent; c'était déjà du courage. Puis il osa douter des crimes dont on chargeait Fouquet[1335]:
...J'en doute de la moitié,
Et par raison et par pitié,
Et même pour la conséquence
Je passe le tout sous silence.
Pierre Corneille aussi resta fidèle au surintendant disgracié. Sa pension avait été supprimée après l'arrestation de Fouquet (septembre 1661); elle fut rétablie dans la suite par Colbert, qui voulait à son tour jouer le rôle de Mécène. Mais Corneille, bien loin de se montrer empressé auprès du successeur de Fouquet, resta une année entière sans demander le brevet de sa pension et sans adresser de remerciements à Colbert[1336]. Le ministre en fit des reproches à l'abbé Gallois, qui amena enfin Corneille à l'hôtel Colbert. Il est, du reste, remarquable que le nom de Colbert ne se trouve qu'une fois dans les œuvres de Pierre Corneille; c'est dans une adresse au roi écrite au nom des marchands de la ville de Paris en 1674[1337]. Au contraire, Pierre Corneille a composé une longue épître à la louange du talent et du caractère de Pellisson[1338], où il célèbre ainsi son dévouement à Fouquet:
En vain, pour ébranler la fidèle constance,
On vit fondre sur toi la force et la puissance;
En vain dans la Bastille on t'accabla de fers;
En vain on te flatta sur mille appas divers;
Ton grand cœur, inflexible aux rigueurs, aux caresses,
Triompha de la force et se rit des promesses;
Et comme un grand rocher par l'orage insulté
Des flots audacieux méprise la fierté,
Et, sans craindre le bruit qui gronde sur sa tête,
Voit briser à ses pieds l'effort de la tempête,
C'est ainsi, Pellisson, que dans l'adversité
Ton intrépide cœur garda sa fermeté,
Et que ton amitié, constante et généreuse,
Du milieu des dangers sortit victorieuse.
De tous les amis et défenseurs de Fouquet, la Fontaine fut celui qui se signala le plus par son dévouement et par ses efforts pour le sauver. Aussitôt après l'arrestation du surintendant, et sous le coup de la première émotion, il écrivit l'élégie célèbre adressée aux Nymphes de Vaux. C'est le cri du cœur, le gémissement d'une âme attristée à la vue d'une si grande ruine; puis un retour amer sur les caprices de la fortune, un contraste poétique entre les trompeuses grandeurs de la cour et le calme du bonheur champêtre que Fouquet eût pu goûter dans cet asile de Vaux; enfin un appel à la clémence du roi:
Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes,
Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes,
Et que l'Anqueuil[1339] enflé ravage les trésors
Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.
On ne blâmera point vos larmes innocentes;
Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes.
Chacun attend de vous ce devoir généreux;
Les destins sont contents: Oronte est malheureux.
Vous l'avez vu naguère aux bords de vos fontaines,
Qui, sans craindre du sort les faveurs incertaines,
Plein d'éclat, plein de gloire, adoré des mortels,
Recevait des honneurs qu'on ne doit qu'aux autels.
Hélas! qu'il est déchu de ce bonheur suprême!
Que vous le trouveriez différent de lui-même!
Pour lui les plus beaux jours sont de secondes nuits:
Les soucis dévorants, les regrets, les ennuis,
Hôtes infortunés de sa triste demeure,
En des gouffres de maux le plongent à toute heure.
Voilà le précipice où l'ont enfin jeté
Les attraits enchanteurs de la prospérité!
Dans les palais des rois cette plainte est commune.
On n'y connaît que trop les jeux de la Fortune,
Ses trompeuses faveurs, ses appas inconstants;
Mais on ne les connaît que quand il n'est plus temps.
Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles.
Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles,
Il est bien malaisé de régler ses désirs;
Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.
Jamais un favori ne borne sa carrière;
Il ne regarde pas ce qu'il laisse en arrière;
Et tout ce vain amour des grandeurs et du bruit
Ne le saurait quitter qu'après l'avoir détruit.
Tant d'exemples fameux que l'histoire en raconte
Ne suffisaient-ils pas sans la perte d'Oronte?
Ah! si ce faux éclat n'eût point fait ses plaisirs.
Si le séjour de Vaux eût borné ses désirs,
Qu'il pouvait doucement laisser couler son âge!
Vous n'avez pas chez vous ce brillant équipage,
Cette foule de gens qui s'en vont chaque jour
Saluer à longs flots le soleil de la cour;
Mais la faveur du ciel vous donne en récompense
Du repos, du loisir, de l'ombre et du silence,
Un tranquille sommeil, d'innocents entretiens.
Et jamais à la cour on ne trouve ces biens.
Mais quittons ces pensers: Oronte nous appelle
Vous, dont il a rendu la demeure si belle,
Nymphes, qui lui devez vos plus charmants appas.
Si le long de vos bords Louis porte ses pas,
Tâchez de l'adoucir, fléchissez son courage;
Il aime ses sujets, il est juste, il est sage;
Du titre de clément rendez-le ambitieux:
C'est par là que les rois sont semblables aux dieux.
Du magnanime Henri qu'il contemple la vie:
Dès qu'il put se venger, il en perdit l'envie.
Inspirez à Louis cette même douceur;
La plus belle victoire est de vaincre son cœur.
Oronte est à présent un objet de clémence;
S'il a cru les conseils d'une aveugle puissance.
Il est assez puni par son sort rigoureux,
Et c'est être innocent que d'être malheureux.
Cet appel à la clémence ne fut pas entendu de Louis XIV; mais les beaux vers de la Fontaine trouvèrent de l'écho dans tous les cœurs. Il ne se lassa pas de plaider la cause de Fouquet, et, au commencement de l'année 1663, lorsque les sentiments publics devenaient plus favorables à l'accusé, il s'adressa de nouveau à Louis XIV pour le supplier de ne pas se montrer implacable envers son prisonnier:
Prince qui fais nos destinées,
Digne monarque des François.
Qui du Rhin jusqu'aux Pyrénées
Portes la crainte de tes lois;
Si le repentir de l'offense
Sert aux coupables de défense
Près d'un courage généreux,
Permets qu'Apollon l'importune.
Non pour les biens et la fortune,
Mais pour les jours d'un malheureux.
Ce triste objet de ta colère
N'a-t-il point encore effacé
Ce qui jadis t'a pu déplaire
Aux emplois où tu l'as placé?
Depuis le moment qu'il soupire.
Deux fois l'hiver en ton empire
A ramené les aquilons;
Et nos climats ont vu l'année,
Deux fois de pampre couronnée,
Enrichir coteaux et vallons.
Oronte seul, ta créature.
Languit dans un profond ennui;
Et les bienfaits de la nature
Ne se répandent plus pour lui.
Tu peux d'un éclat de ta foudre
Achever de le mettre en poudre;
Mais, si les dieux à ton pouvoir
Aucunes bornes n'ont prescrites,
Moins ta grandeur a de limites,
Plus ton courroux en doit avoir.
Réserve-le pour des rebelles;
Ou, si ton peuple t'est soumis,
Fais-en voler les étincelles
Chez tes superbes ennemis.
Déjà Vienne est irritée
De ta gloire aux astres montée:
Ses monarques en sont jaloux;
Et Rome t'ouvre une carrière
Où ton cœur trouvera matière
D'exercer ce noble courroux[1340].
Va-t'en punir l'orgueil du Tibre;
Qu'il se souvienne que ses lois
N'ont jadis rien laissé de libre
Que le courage des Gaulois;
Mais parmi nous sois débonnaire;
A cet empire si sévère
Tu ne te peux accoutumer;
Et ce serait trop te contraindre:
Les étrangers te doivent craindre;
Tes sujets te veulent aimer.
L'Amour est fils de la Clémence;
La Clémence est fille des Dieux;
Sans elle, toute leur puissance
Ne serait qu'un titre odieux.
Parmi les fruits de la victoire,
César, environné de gloire,
N'en trouva point dont la douceur
A celui-ci pût être égale,
Non pas même aux champs où Pharsale
Lui donna le nom de vainqueur.
Je ne veux pas te mettre en compte
Le zèle ardent ni les travaux,
En quoi tu te souviens qu'Oronte
Ne cédait point à ses rivaux:
Sa passion pour ta personne,
Pour ta grandeur, pour ta couronne.
Quand le besoin s'est vu pressant,
A toujours été remarquable;
Mais, si tu crois qu'il est coupable,
Il ne veut point être innocent.
Laisse-lui donc pour toute grâce
Un bien qui ne lui peut durer,
Après avoir perdu la place
Que ton cœur lui fit espérer:
Accorde-nous les faibles restes
De ses jours tristes et funestes,
Jours qui se passent en soupirs:
Ainsi les tiens, filés de soie,
Puissent se voir comblés de joie,
Même au delà de tes désirs!
Cette ode, fort inférieure à l'élégie, fut communiquée à Fouquet. Il la renvoya avec des annotations que nous fait connaître la réponse de la Fontaine. On y voit que Fouquet, ignorant ce qui s'était passé à Rome, n'avait pu comprendre les allusions du poëte. «Vous voulez, monseigneur, lui répond la Fontaine, que l'endroit de Rome soit supprimé, et vous le voulez, ou parce que vous avez trop de piété, ou parce que vous n'êtes pas instruit de l'état présent des affaires. Ceux qui vous gardent ne font que trop bien leur devoir.» Fouquet demandait aussi que le poëte retranchât la dernière strophe, où il suppliait le roi d'épargner la vie de l'accusé. «Vous dites, lui répond la Fontaine, que je demande trop bassement une chose que l'on doit mépriser. Ce sentiment est digne de vous, monseigneur, et, en vérité, celui qui regarde la vie avec une telle indifférence ne mérite nullement de mourir; mais peut-être n'avez-vous pas considéré que c'est moi qui parle, moi qui demande une grâce qui nous est plus chère qu'à vous. Il n'y a point de termes si humbles, si pathétiques et si pressants, que je ne m'en doive servir en cette rencontre. Quand je vous introduirai sur la scène, je vous prêterai des paroles convenables à la grandeur de votre âme.» Il est difficile de n'être pas touché de ce dévouement de la Fontaine, qui s'accroît en proportion du malheur et prend avec le prisonnier un ton plus humble et plus respectueux qu'avec le ministre tout-puissant[1341].